Histoire du tunnel sous la Manche : construction et records
Le tunnel sous la Manche, inauguré le 6 mai 1994, est l'un des exploits d'ingénierie les plus spectaculaires du XXe siècle. Avec ses 50,5 kilomètres de long dont 38 sous la mer, il relie la France et le Royaume-Uni par voie terrestre pour la première fois depuis l'ère glaciaire. Projet rêvé depuis deux siècles, abandonné à plusieurs reprises pour des raisons politiques et techniques, sa réalisation reste une aventure humaine, financière et technique hors du commun.
Un rêve vieux de deux siècles : les premières idées du tunnel
L'idée de relier la France à l'Angleterre par une voie souterraine est bien plus ancienne que le tunnel lui-même. Dès 1802, l'ingénieur des Mines français Albert Mathieu-Favier soumit au Premier Consul Napoléon Bonaparte un plan détaillé : un tunnel éclairé à l'huile, avec une île artificielle en milieu de parcours pour permettre aux chevaux de se reposer et changer d'air. Le projet, jugé irréaliste à l'époque, ne dépassa pas le stade de l'esquisse.
Tout au long du XIXe siècle, plusieurs ingénieurs et hommes politiques des deux côtés de la Manche relancèrent l'idée, avec des variantes techniques diverses : tunnel ferroviaire, tube immergé, pont ou combinaison des deux. La révolution industrielle et l'essor du chemin de fer donnèrent une nouvelle actualité à ces projets.
Le premier chantier : 1881-1882
Le premier coup de pioche réel fut donné en 1881, simultanément du côté anglais (à Shakespeare Cliff, près de Douvres) et du côté français (à Sangatte, près de Calais). À l'aide de foreuses mécaniques nouvellement mises au point, les équipes progressèrent de façon encourageante. En quelques mois, plusieurs centaines de mètres de galeries pilotes furent creusées.
Mais en 1882, le gouvernement britannique fit stopper les travaux. Les militaires anglais craignaient que le tunnel ne devienne une porte d'entrée pour une invasion continentale. L'Angleterre, forte de sa suprématie navale, voyait dans son insularité une protection stratégique qu'elle ne souhaitait pas abandonner. Le chantier fut condamné.
Le projet de 1975 : deuxième abandon
Après plusieurs tentatives infructueuses au début du XXe siècle, un nouveau projet bilatéral franco-britannique fut lancé en 1973-1974, avec un financement public. Les travaux débutèrent à Sangatte et à Shakespeare Cliff. Mais en janvier 1975, le gouvernement britannique nouvellement élu de Harold Wilson, confronté à une crise économique sévère, annonça unilatéralement l'arrêt du chantier. Des centaines de millions de livres sterling avaient été dépensés, pour un résultat nul. Ce deuxième abandon sembla condamner définitivement le projet pour une génération.
La relance des années 1980 : Mitterrand, Thatcher et la décision politique
C'est une rencontre au sommet franco-britannique de novembre 1984, entre François Mitterrand et Margaret Thatcher, qui rouvrit le dossier. Les deux dirigeants, aux personnalités et aux convictions politiques très différentes, s'accordèrent sur un point : un lien fixe entre les deux pays serait profitable à long terme. Mais cette fois, condition sine qua non posée par Thatcher, le financement serait entièrement privé, sans garantie d'État.
Le 20 janvier 1986, lors d'une conférence de presse commune à Lille, Mitterrand et Thatcher annoncèrent officiellement le choix du projet retenu parmi les quatre candidatures soumises : le "Eurotunnel", porté par les groupes France Manche et Channel Tunnel Group. Il s'agissait d'un tunnel ferroviaire composé de deux tubes principaux et d'une galerie de service centrale, financé par des capitaux privés levés sur les marchés boursiers.
Le traité de Canterbury
Le 12 février 1987, la France et le Royaume-Uni signèrent le traité de Canterbury, qui donnait une base juridique internationale au projet. Ce traité accordait à Eurotunnel une concession de 55 ans pour construire et exploiter le tunnel, avec un retour dans le domaine public prévu en 2042. La construction pouvait commencer.
La construction : un défi technique et humain (1988-1994)
Le chantier officiel débuta le 15 décembre 1987 avec le premier coup de foreuse à Sangatte. Il s'acheva le 10 décembre 1993 avec la mise en service des dernières installations. Entre ces deux dates, six années de travaux titanesques mobilisèrent jusqu'à 15 000 personnes simultanément, dont 12 000 en rythme de croisière.
Les tunneliers : des machines géantes
Le coeur du chantier était constitué de onze tunneliers géants, des machines creusant le tunnel en combinant un bouclier rotatif de plusieurs mètres de diamètre et un système de pose automatique de voussoirs en béton. Ces engins avançaient en moyenne de 150 mètres par semaine, parfois davantage. Il fallait gérer simultanément le creusement, l'évacuation des déblais (plus de 8 millions de mètres cubes du côté français, dont une bonne partie forma la presqu'île artificielle du Fond Pignon), et la pose des équipements ferroviaires.
Les trois tunnels présentent des caractéristiques distinctes. Les deux tubes principaux, d'un diamètre intérieur de 7,6 mètres, accueillent chacun une voie ferrée à sens unique. La galerie de service centrale, d'un diamètre de 4,8 mètres, sert à la maintenance, à la circulation des véhicules de secours et constitue une voie d'évacuation en cas d'incident. Des rameaux de liaison entre les trois galeries sont creusés tous les 375 mètres.
La jonction historique du 1er décembre 1990
Le moment le plus symbolique de la construction eut lieu le 1er décembre 1990. Ce jour-là, dans la galerie de service, les équipes française et britannique se rejoignirent sous la Manche. Les deux tunneliers, avançant depuis leurs côtes respectives, avaient atteint le point de jonction avec une précision remarquable : quelques centimètres d'écart seulement sur plusieurs dizaines de kilomètres creusés. Des images du serrement de main entre un ouvrier français et un ouvrier britannique, diffusées dans le monde entier, marquèrent les esprits. L'Angleterre était reliée au continent pour la première fois depuis des millénaires.
Le coût et les difficultés financières
La construction coûta environ 10 milliards de livres sterling, soit environ 80 % de plus que les estimations initiales. Cette dérive budgétaire faillit à plusieurs reprises mettre en péril le financement du chantier, obligeant Eurotunnel à retourner régulièrement vers ses actionnaires et ses banques pour lever des fonds supplémentaires. Ces difficultés financières préfiguraient les problèmes qui allaient continuer à peser sur l'opérateur pendant de nombreuses années après l'ouverture.
L'inauguration du 6 mai 1994 et les premières années d'exploitation
L'inauguration officielle du tunnel sous la Manche eut lieu le 6 mai 1994, en présence de François Mitterrand et de la reine Élisabeth II. La cérémonie, organisée simultanément en France (à Coquelles) et au Royaume-Uni (à Folkestone), revêtit une dimension hautement symbolique. Pour la première fois depuis que les deux nations existaient en tant qu'États, elles étaient reliées physiquement par une infrastructure permanente.
Les premiers services commerciaux débutèrent progressivement : le service Eurostar (trains à grande vitesse transportant les voyageurs) et le service Le Shuttle (navettes transportant les véhicules et leurs passagers). Un service de fret ferroviaire compléta le dispositif.
Les premières années difficiles
Les années suivant l'ouverture furent difficiles sur le plan financier. Le trafic réel fut inférieur aux prévisions optimistes initiales, et les charges financières colossales plombaient les comptes d'Eurotunnel. En 1995, un incendie dans un train de fret causa d'importants dégâts et nécessita plusieurs semaines de fermeture partielle. En 1996, un deuxième incendie provoqua à nouveau des perturbations.
En 2004, après des années de difficultés, Eurotunnel dut se placer sous la protection de la procédure de sauvegarde (équivalent de la faillite contrôlée), avant de sortir de la crise après une restructuration financière complexe. La société fut rebaptisée Getlink en 2017.
Caractéristiques techniques et records
Le tunnel sous la Manche détient plusieurs records mondiaux remarquables. Avec 38 kilomètres de section sous-marine, il possède la plus longue portion immergée de tout tunnel ferroviaire dans le monde. Sa longueur totale de 50,5 kilomètres en fait le troisième plus long tunnel ferroviaire du monde, derrière le tunnel de base du Saint-Gothard en Suisse (57 km) et le tunnel de Seikan au Japon (53,9 km).
Les trains Eurostar circulent à des vitesses pouvant atteindre 300 km/h sur les lignes à grande vitesse qui y accèdent (LGV Nord en France, High Speed 1 en Angleterre), mais réduisent leur vitesse à l'intérieur du tunnel lui-même. La traversée sous la Manche dure environ 35 minutes pour les Eurostar. En 2023, plus de 10,7 millions de passagers ont emprunté le tunnel à bord des trains Eurostar, selon les données disponibles.
La sécurité : une priorité absolue
La galerie de service centrale joue un rôle clé dans la sécurité. En cas d'incident ou d'incendie dans l'un des tubes principaux, les voyageurs peuvent évacuer vers la galerie de service, ventilée en surpression pour rester exempte de fumée. Des systèmes de détection incendie ultramodernes, des trains de secours positionnés aux deux extrémités, et des équipes d'intervention permanentes garantissent un niveau de sécurité élevé.
L'impact du tunnel sur les relations franco-britanniques et l'Europe
Au-delà de ses aspects techniques, le tunnel sous la Manche représente un symbole fort de la construction européenne. Il concrétisait des décennies de coopération franco-britannique et symbolisait l'idée d'une Europe unie par des infrastructures communes.
Le Brexit, entré en vigueur le 31 décembre 2020, a modifié les conditions d'utilisation du tunnel pour les citoyens britanniques, qui doivent désormais présenter un passeport et s'acquitter de formalités douanières. Cette réalité a ralenti le trafic et engendré des coûts supplémentaires, rappelant que la géographie physique ne suffit pas à garantir la fluidité des échanges sans un cadre politique favorable.
Questions fréquentes
Quelle est la longueur exacte du tunnel sous la Manche ?
Le tunnel sous la Manche mesure 50,5 kilomètres au total, dont 38 kilomètres sous la mer. Il est composé de trois galeries parallèles : deux tubes principaux pour les trains circulant dans chaque sens, et une galerie de service centrale plus petite, utilisée pour la maintenance et l'évacuation d'urgence.
Combien de temps dure la traversée en train ?
La traversée du tunnel sous la Manche à bord de l'Eurostar prend environ 35 minutes. Pour les navettes Le Shuttle transportant des voitures, la durée est d'environ 35 minutes également entre les gares de Coquelles (côté français) et Folkestone (côté anglais). Le trajet complet Paris-Londres en Eurostar dure environ 2 heures 15 minutes.
Combien a coûté la construction du tunnel sous la Manche ?
La construction a coûté environ 10 milliards de livres sterling, soit environ 80 % de plus que les prévisions initiales. Le financement était entièrement privé, sans garantie des États français et britannique : une condition imposée notamment par Margaret Thatcher. Cette dérive budgétaire a conduit Eurotunnel à d'importantes difficultés financières dans les années suivant l'ouverture.
Pourquoi les projets précédents ont-ils été abandonnés ?
Le premier chantier sérieux, lancé en 1881, fut arrêté en 1882 par le gouvernement britannique qui craignait que le tunnel ne facilite une invasion militaire continentale. Le second projet, débuté en 1974, fut abandonné en 1975 pour des raisons économiques par le gouvernement britannique en pleine crise budgétaire. La troisième tentative, avec un financement privé, fut la bonne.
Le tunnel peut-il être emprunté en voiture ?
On ne peut pas conduire sa voiture directement dans le tunnel. Les automobilistes doivent embarquer leur véhicule sur les navettes Le Shuttle, des trains spéciaux conçus pour transporter des voitures, motos, camping-cars et autocars. Passagers et conducteurs restent dans ou auprès de leur véhicule pendant toute la traversée, qui dure environ 35 minutes.
Quel est l'impact du Brexit sur le tunnel ?
Depuis le Brexit effectif au 1er janvier 2021, les citoyens britanniques voyageant via le tunnel sont soumis aux contrôles aux frontières de l'espace Schengen : présentation d'un passeport valide, et contrôles douaniers pour les marchandises. Ces formalités supplémentaires ont allongé les temps de transit et généré des files d'attente, notamment pour les camions, ralentissant un trafic qui s'était développé grâce à la libre circulation européenne.
Articles liés
- Tours Petronas : histoire, architecture et records à Kuala Lumpur
- Records mondiaux du saut en hauteur : hommes, femmes, en salle
- Plus haut bâtiment du monde : le Burj Khalifa et ses records
- Records du monde du saut en hauteur : hommes et femmes
- Histoire de la Statue de la Liberté : origines, construction et symboles