Chimpanzés : comment ils utilisent des outils pour se nourrir
Les chimpanzés (Pan troglodytes) sont, avec l'être humain, les animaux dont le recours aux outils est le plus documenté et le plus diversifié. Loin de se limiter à ramasser ce qu'ils trouvent, ils fabriquent, adaptent et même combinent plusieurs outils pour accéder à des ressources alimentaires qui leur resteraient autrement inaccessibles. Depuis la découverte fondatrice de Jane Goodall en 1960, les recherches n'ont cessé de révéler l'étendue et la sophistication de ce comportement, qui varie d'une population à l'autre comme autant de traditions culturelles.
La découverte fondatrice de Jane Goodall
C'est dans la forêt de Gombe, en Tanzanie, que la primatologue britannique Jane Goodall observe pour la première fois, en octobre 1960, un chimpanzé modifier une brindille pour en faire un outil. L'animal, qu'elle avait surnommé David Graybeard, émondait soigneusement une tige végétale avant de l'introduire dans une termitière pour en extraire des insectes. Cette observation bouleverse la conception scientifique de l'époque : la fabrication d'outils n'était plus l'apanage exclusif de l'Homo sapiens. Le paléoanthropologue Louis Leakey, informé de la découverte, résuma la situation en une formule restée célèbre : « Nous devons maintenant redéfinir l'outil, redéfinir l'homme, ou accepter les chimpanzés comme humains. »
La pêche aux termites et aux fourmis
La technique de pêche aux termites
La pêche aux termites est l'un des comportements les plus étudiés. Le chimpanzé commence par sélectionner une branche fine et souple, qu'il dépouille de ses feuilles et ramifie selon la résistance attendue de la termitière. Il introduit ensuite cette sonde dans un orifice ou dans une galerie qu'il a préalablement ouverte avec un outil plus robuste. Lorsque les termites soldats s'agrippent à l'intrus pour défendre leur colonie, le chimpanzé retire lentement la tige et lèche les insectes d'un seul passage de la langue. Les individus les plus expérimentés utilisent parfois de longues tiges flexibles leur permettant d'atteindre des galeries profondes, récoltant ainsi plusieurs fois plus d'insectes par plongée que les jeunes apprentis. Une étude publiée en 2024 dans PLOS Biology a montré que les chimpanzés continuent d'affiner leurs techniques tout au long de leur vie adulte, à l'instar des humains : les individus plus âgés choisissent notamment la prise en main la mieux adaptée à la tâche.
La chasse aux fourmis armées
La capture de fourmis armées — espèces particulièrement agressives — requiert des outils différents, généralement plus longs. Le chimpanzé plonge une longue tige dans le nid, puis retire rapidement le bâton couvert de fourmis avant qu'elles ne remontent vers sa main, et fait glisser l'essaim en une seule prise buccale. En juin 2026, une étude menée par l'Université de Barcelone en collaboration avec le Jane Goodall Institute Spain, publiée dans Scientific Reports, a décrit en détail les stratégies des chimpanzés de savane pour fabriquer des outils spécifiquement adaptés à l'extraction des fourmis armées depuis leurs nids souterrains, dans des habitats chauds et secs. Cette recherche souligne l'adaptabilité remarquable de ces primates : là où la végétation diffère, les matériaux et les techniques s'ajustent en conséquence.
Le cassage de noix à l'aide de pierres
Dans les forêts d'Afrique de l'Ouest, et en particulier dans le Parc national de Taï en Côte d'Ivoire, les chimpanzés ont développé une technique de biopercussion : ils utilisent une pierre lourde ou un morceau de bois dur comme marteau, et posent la noix sur une surface plane — une racine affleurante, une pierre plate — qui fait office d'enclume. Le geste demande force et précision : trop mou, le coup brise la pulpe sans briser la coque ; trop fort, il réduit le tout en miettes. Des observations réalisées à la fin des années 1970 ont montré que les chimpanzés de Côte d'Ivoire sélectionnaient soigneusement la pierre et la surface appropriées selon le type de noix traité — noix de coula, de panda ou de palmier — chaque espèce exigeant une force et une technique différentes.
Ce comportement présente une dimension culturelle forte : les chimpanzés de Gombe, pourtant proches génétiquement de ceux de Taï, n'ont jamais été observés en train de casser des noix avec des pierres, bien que des noix et des roches appropriées soient disponibles dans leur environnement. Cette différence ne s'explique pas par les ressources, mais par la transmission culturelle : les jeunes apprennent en regardant leurs mères pendant des années avant de maîtriser elles-mêmes la technique.
L'extraction du miel
Le miel constitue une ressource très prisée des chimpanzés, mais souvent difficile d'accès. Les stratégies varient selon la nature du nid. Face à une ruche accessible, les chimpanzés commencent par extraire les rayons à la main, puis nettoient le reste du miel à l'aide d'un bâton utilisé comme sonde ou cuillère. Des observations en forêt du Congo (forêt de Lossi, République du Congo) ont documenté l'utilisation d'un véritable « kit à miel » : un bâton épais pour percer la paroi du nid, puis une sonde plus fine pour récupérer le miel à l'intérieur. Dans certaines populations d'Afrique centrale, les chimpanzés façonnent également des outils spécifiques pour extraire le miel de nids d'abeilles sans dard logés dans des cavités souterraines ou dans des troncs fortifiés.
Les feuilles utilisées comme éponge
L'utilisation d'outils ne se limite pas aux aliments solides. Pour accéder à l'eau logée dans des creux d'arbres ou dans des anfractuosités de rochers inaccessibles à la bouche ou à la main, les chimpanzés mâchent des feuilles jusqu'à en faire une éponge végétale, qu'ils trempent dans l'eau puis expriment directement dans leur bouche. Une étude publiée en 2025 dans PLoS ONE, menée sur des chimpanzés sauvages (Pan troglodytes schweinfurthii) en Ouganda, a décrit et quantifié ce comportement en détail, confirmant qu'il s'agit d'un outil délibérément fabriqué et non d'un usage accidentel. Si cet outil sert principalement à s'hydrater plutôt qu'à se nourrir, il illustre la même logique de transformation de matériaux naturels pour répondre à un besoin physiologique.
Apprentissage, culture et transmission
L'une des dimensions les plus remarquables de l'utilisation des outils chez les chimpanzés est son caractère culturel. Les jeunes n'acquièrent pas ces savoir-faire de manière innée : ils apprennent par observation prolongée, par imitation et par essais répétés, souvent pendant plusieurs années. Les femelles jouent un rôle central dans la transmission : les juvéniles passent de longues heures à regarder leur mère travailler, et commencent à manipuler des ébauches d'outils bien avant d'en maîtriser l'usage fonctionnel.
Chaque population de chimpanzés possède ainsi un répertoire technique qui lui est propre. On parle de « cultures matérielles » pour désigner ces variations géographiques qui ne s'expliquent pas par des différences environnementales ou génétiques, mais uniquement par la transmission sociale. À ce jour, plus de quarante comportements distincts liés à l'utilisation d'outils ont été répertoriés dans différentes populations d'Afrique subsaharienne, et la carte de ces variations constitue l'un des terrains de recherche les plus actifs de la primatologie contemporaine.
Ces comportements prennent une dimension supplémentaire dans le contexte du changement climatique : à mesure que les ressources alimentaires se raréfient dans certaines zones, la capacité à extraire des aliments difficiles d'accès — termites, fourmis, noix, miel — pourrait devenir un facteur décisif pour la survie de certaines populations.
Questions fréquentes
Quel est l'outil le plus couramment utilisé par les chimpanzés pour se nourrir ?
La sonde végétale — une brindille émondée et ajustée — est l'outil le plus répandu. Elle sert principalement à extraire des termites ou des fourmis de leurs nids. Les chimpanzés la fabriquent systématiquement avant usage, en retirant feuilles et ramifications pour obtenir la longueur et la souplesse adaptées.
Les chimpanzés fabriquent-ils leurs outils ou les utilisent-ils simplement tels quels ?
Ils les fabriquent. La fabrication implique plusieurs étapes délibérées : sélection du matériau, émondage, découpe à la bonne longueur. Certains comportements documentés montrent même l'utilisation de plusieurs outils combinés en séquence, ce que les chercheurs appellent un « kit d'outils ».
Toutes les populations de chimpanzés utilisent-elles les mêmes outils ?
Non. L'usage des outils varie fortement d'une population à l'autre, même lorsque les ressources disponibles sont identiques. Ces variations sont considérées comme des traditions culturelles transmises socialement : les chimpanzés de Taï (Côte d'Ivoire) cassent des noix avec des pierres, ce que ceux de Gombe (Tanzanie) ne font pas, sans raison écologique apparente.
Comment les jeunes chimpanzés apprennent-ils à utiliser des outils ?
Par observation et imitation, principalement en regardant leur mère. Ce processus peut durer plusieurs années : les juvéniles commencent par manipuler des ébauches d'outils sans résultat avant de progressivement maîtriser la technique. L'apprentissage se poursuit à l'âge adulte, les individus plus âgés continuant à affiner leur efficacité.
Les chimpanzés sont-ils les seuls animaux non humains à fabriquer des outils pour manger ?
Non, mais ils sont parmi les plus sophistiqués. D'autres espèces, comme certains corbeaux calédoniens ou les capucins d'Amérique du Sud, utilisent ou fabriquent également des outils alimentaires. Cependant, le répertoire des chimpanzés est le plus étendu et le mieux documenté chez les non-humains, avec plus de quarante comportements distincts répertoriés à travers leurs différentes populations sauvages.