L'Empire ottoman dans la Première Guerre mondiale (1914-1918)
Entre 1914 et 1918, l'Empire ottoman occupe une position stratégique déterminante dans le conflit mondial. Contrôlant les détroits du Bosphore et des Dardanelles, les voies de communication vers la Russie alliée, et d'immenses territoires du Proche-Orient à l'Arabie, il représente à la fois une puissance régionale majeure et un acteur en déclin accéléré. Son engagement aux côtés des Empires centraux, sa résistance militaire sur plusieurs fronts et l'effondrement qui s'ensuit redessinèrent durablement la carte du Moyen-Orient.
Un empire affaibli mais stratégiquement décisif
À la veille de la guerre, l'Empire ottoman présente un visage paradoxal. Avec environ 1,7 million de km² et quinze millions d'habitants, il s'étend encore de l'Anatolie à la péninsule arabique, contrôlant la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie (l'actuel Irak), le Hedjaz et le Yémen. Pourtant, les guerres balkaniques de 1912-1913 lui ont arraché la quasi-totalité de ses possessions européennes, le réduisant à Constantinople et à l'est de la Thrace sur le continent européen. La guerre italo-turque de 1911 lui avait déjà coûté la Libye et les îles du Dodécanèse.
Le pouvoir est alors détenu par le Comité Union et Progrès, dit les Jeunes-Turcs, et son triumvirat dirigeant : Enver Pacha, Talaat Pacha et Cemal Pacha. Ces hommes comptent sur la guerre pour stopper l'hémorragie territoriale et reconstituer un empire panturc en direction du Caucase et de l'Asie centrale. La présence de conseillers militaires allemands — notamment le général Liman von Sanders — et l'achèvement partiel du chemin de fer de Bagdad renforcent l'axe Berlin-Constantinople.
L'entrée en guerre aux côtés des Empires centraux
Un traité d'alliance secret est signé avec l'Allemagne dès le 2 août 1914. Le 29 octobre 1914, la flotte ottomane, commandée par des officiers allemands, bombarde les ports russes d'Odessa, Sébastopol et Théodosie en mer Noire. La Triple-Entente riposte par une déclaration de guerre en novembre 1914. Le sultan-calife Mehmed V proclame aussitôt le jihad contre les puissances alliées, espérant soulever les populations musulmanes sous domination britannique, française et russe. Cet appel reste largement sans écho.
L'enjeu stratégique immédiat est le contrôle des Détroits : si les alliés parviennent à les forcer, ils rétablissent la liaison maritime avec la Russie et peuvent frapper l'Allemagne par le flanc sud-est. L'Empire ottoman devient ainsi un verrou central du conflit.
Les fronts de combat : victoires, défaites et résistances
Le désastre du Caucase
Enver Pacha lance en décembre 1914 une offensive ambitieuse contre l'armée russe dans le Caucase, rêvant de s'emparer de Bakou et d'unifier les peuples turcophones. La bataille de Sarıkamış (décembre 1914 – janvier 1915) tourne à la catastrophe : sur environ 90 000 soldats engagés, près des deux tiers périssent, victimes autant des combats que du froid et des épidémies. Cet échec militaire servira de prétexte aux Jeunes-Turcs pour déclencher la persécution des Arméniens, accusés de connivence avec l'ennemi russe.
Gallipoli : la victoire qui fait un mythe
Le front des Dardanelles constitue le seul grand succès militaire ottoman du conflit. En février-mars 1915, une escadre alliée tente de forcer les Détroits par la mer et échoue. Le 15 avril 1915, les corps expéditionnaires britannique, français et australo-néo-zélandais (les Anzacs) débarquent sur la péninsule de Gallipoli. Ils se heurtent à une résistance ottomane opiniâtre, pilotée par le général von Sanders et par le commandant Mustafa Kemal, qui gagne ici sa réputation militaire. Après neuf mois de combats meurtriers — environ 250 000 morts et blessés de chaque côté — les Alliés évacuent en janvier 1916. Cette victoire devient fondatrice dans la mémoire nationale turque.
Mésopotamie et Palestine : la lente érosion
En Mésopotamie, les forces britanniques de l'Inde progressent vers Bagdad, mais subissent une humiliation cinglante : encerclée à Kut-el-Amara, une armée de 13 000 hommes capitule en avril 1916 — l'une des plus grandes redditions de l'histoire militaire britannique. Bagdad ne tombe finalement qu'en mars 1917. Sur le front palestinien, les Ottomans tentent deux fois, en 1915 et 1916, de s'emparer du canal de Suez pour couper la route des Indes. Les deux offensives sont repoussées. À partir de 1917, le général britannique Allenby lance une contre-offensive décisive : Jérusalem est prise le 9 décembre 1917, Damas et Alep tombent à l'automne 1918.
La révolte arabe et l'effondrement du contrôle ottoman
Le 5 juin 1916, le chérif Hussein ibn Ali, gardien des Lieux saints et émir de La Mecque, entre en rébellion contre Constantinople, donnant naissance à la Grande Révolte arabe. Soutenu diplomatiquement et matériellement par les Britanniques — notamment grâce au rôle de liaison de l'officier T. E. Lawrence, dit Lawrence d'Arabie — Hussein rêve d'un grand État arabe indépendant de l'Alep à Aden. Les opérations de guérilla contre le chemin de fer du Hedjaz immobilisent quelque 40 000 soldats ottomans et contribuent à l'effondrement du contrôle ottoman sur la péninsule arabique. La prise d'Aqaba en juin 1917 ouvre un axe de ravitaillement décisif. Derrière la geste héroïque se cachent cependant des réalités plus ambiguës : alliances tribales fragiles, et surtout les accords secrets Sykes-Picot de 1916, par lesquels la France et la Grande-Bretagne se partagent déjà les provinces arabes ottomanes dans leur dos.
Le génocide arménien : un crime d'État au cœur de la guerre
La guerre fournit aux Jeunes-Turcs le couvert pour éliminer les minorités chrétiennes jugées menaçantes. Au printemps 1915, le gouvernement ottoman ordonne la déportation massive des Arméniens d'Anatolie orientale vers les déserts de Syrie. Les soldats arméniens de l'armée ottomane sont désarmés puis massacrés ; les civils sont contraints à des marches de la mort, affamés, battus, assassinés. Le bilan est vertigineux : entre 664 000 et 1,2 million d'Arméniens périssent, selon les estimations des historiens. Des Assyriens et des Grecs subissent également des persécutions de grande ampleur. La recherche historique contemporaine qualifie unanimement ces événements de génocide, reconnu comme tel par de nombreux États et organisations internationales.
L'armistice de Moudros et le démembrement de l'Empire
Épuisé sur tous ses fronts, privé de ressources humaines et économiques, l'Empire ottoman signe l'armistice de Moudros le 30 octobre 1918 sur l'île grecque de Lemnos. Ses conditions sont sévères : démobilisation des troupes, abandon des positions en Arabie, Syrie, Mésopotamie et dans les provinces africaines, ouverture des Détroits à la flotte alliée. Le 13 novembre 1918, les navires de guerre britanniques, français et italiens entrent dans le port de Constantinople.
Le traité de Sèvres (août 1920) pousse le démembrement à son terme, prévoyant des zones d'occupation grecque, arménienne, française et italienne en Anatolie même. Mais le mouvement nationaliste turc conduit par Mustafa Kemal refuse ces conditions et mène une guerre d'indépendance victorieuse entre 1919 et 1923. Le traité de Lausanne (24 juillet 1923) consacre la naissance de la République de Turquie et fixe les frontières qui sont, pour l'essentiel, encore celles d'aujourd'hui. L'héritage de l'Empire ottoman façonne toujours, en 2026, les tensions politiques au Proche-Orient, dont les frontières furent tracées en grande partie dans les chancelleries de Londres et Paris entre 1916 et 1920.
Questions fréquentes
Pourquoi l'Empire ottoman a-t-il rejoint les Empires centraux en 1914 ?
Les Jeunes-Turcs ont choisi l'alliance avec l'Allemagne pour plusieurs raisons : bénéficier du soutien militaire contre la Russie, ennemi historique, récupérer des territoires perdus lors des guerres balkaniques et moderniser l'armée grâce aux conseillers allemands. Un traité secret est signé dès le 2 août 1914.
Quelle était l'étendue territoriale de l'Empire ottoman en 1914 ?
En 1914, l'Empire ottoman s'étendait sur environ 1,7 million de km² et comptait environ quinze millions d'habitants. Il contrôlait l'Anatolie, la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie (actuel Irak), le Hedjaz, le Yémen et une partie de la Thrace en Europe. Ses possessions nord-africaines et ses territoires balkaniques avaient déjà été perdus entre 1911 et 1913.
Quel est le bilan humain du génocide arménien pendant la guerre ?
Les historiens estiment qu'entre 664 000 et 1,2 million d'Arméniens sont morts entre 1915 et 1916 des suites des déportations, massacres, marches forcées et famines organisées par le gouvernement ottoman des Jeunes-Turcs. Des Assyriens et des Grecs ont également été victimes de persécutions similaires.
Comment s'est terminé l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale ?
L'Empire signe l'armistice de Moudros le 30 octobre 1918. Le traité de Sèvres (1920) prévoit son démembrement, mais la guerre d'indépendance turque menée par Mustafa Kemal aboutit au traité de Lausanne (1923), qui reconnaît la République de Turquie dans ses frontières actuelles.
Quel rôle a joué Lawrence d'Arabie dans la défaite ottomane ?
L'officier britannique T. E. Lawrence a servi de conseiller et de coordinateur militaire auprès des forces arabes en révolte contre les Ottomans à partir d'octobre 1916. Il a notamment contribué aux opérations de guérilla contre le chemin de fer du Hedjaz, immobilisant des dizaines de milliers de soldats ottomans, et à la prise du port d'Aqaba en juin 1917.