Histoire du Yémen : des royaumes antiques à la guerre actuelle
Le Yémen occupe la pointe sud-ouest de la péninsule Arabique, à la croisée des routes commerciales entre l'Afrique, l'Asie et la Méditerranée. Cette position stratégique a façonné son destin sur trois millénaires : berceau de royaumes prospères à l'Antiquité, terre de conquêtes et de fragmentation au Moyen Âge, puis nation réunifiée déchirée par un conflit armé qui, en 2026, n'est toujours pas résolu. Voici les grandes étapes de son histoire.
L'Arabie heureuse des royaumes antiques
Les Grecs et les Romains appelaient cette région Arabia Felix — l'Arabie heureuse — en raison de sa fertilité relative et de ses richesses en encens, myrrhe et épices. Le premier grand État attesté est le royaume de Saba, dont la capitale Marib était irriguée par un immense barrage construit vers le VIIIe siècle avant notre ère. C'est à cette époque que la tradition biblique et coranique place la célèbre visite de la reine de Saba au roi Salomon.
Vers le Ier siècle de notre ère, les Himyarites supplantent les Sabéens et unifient la majeure partie du Yémen actuel. La rupture progressive du barrage de Marib, conjuguée au déplacement des routes commerciales maritimes, provoque le déclin de cette civilisation. Le Yémen passe ensuite sous domination éthiopienne (525-575), puis perse sassanide (575-628), jusqu'à l'avènement de l'islam.
L'islam et l'imamat zaydite
L'islam arrive au Yémen sans résistance majeure vers 632 de notre ère, peu avant la mort du prophète Muhammad. La région devient rapidement un foyer de dissidences religieuses et politiques vis-à-vis des califats successifs. À la fin du IXe siècle, l'imam Yahia ibn Hussein al-Rassi fonde l'imamat zaydite dans la région de Saada (898), une forme de gouvernement chiite modéré qui va s'imposer durablement au nord du pays et survivre jusqu'à la révolution de 1962.
Les siècles suivants voient se succéder diverses dynasties locales — Ayyoubides, Rasoulides, Tahirides — avant l'arrivée de l'Empire ottoman, qui intègre le nord du Yémen à ses possessions au XVIe siècle. Les Ottomans y affrontent une résistance zaydite tenace et ne parviennent jamais à contrôler l'ensemble du territoire.
La coupure coloniale : nord ottoman, sud britannique
En 1839, la Grande-Bretagne s'empare d'Aden, port stratégique sur la route des Indes. Cette occupation marque le début d'une séparation durable entre un Yémen du Nord sous influence ottomane puis indépendant, et un Yémen du Sud sous protectorat britannique. La ligne de démarcation tracée par les puissances coloniales ignore les réalités tribales et géographiques locales : elle déterminera des décennies de tensions.
Après le retrait ottoman à l'issue de la Première Guerre mondiale (1918), le nord devient le Royaume du Yémen, dirigé par l'imam Yahia Hamid ed-Din, puis par son fils Ahmad. Un régime conservateur, isolationniste, hostile aux réformes.
Les révolutions et la guerre civile du Nord (1962-1970)
En septembre 1962, un coup d'État militaire renverse l'imamat et proclame la République arabe du Yémen (RAY). S'ensuit une guerre civile de huit ans opposant les républicains, soutenus par l'Égypte nassérienne, aux royalistes, appuyés par l'Arabie Saoudite et la Grande-Bretagne. Le conflit fait des dizaines de milliers de morts et préfigure les lignes de fracture qui traversent encore le pays.
Au sud, le Front national de libération chasse les Britanniques en novembre 1967. La nouvelle entité devient la République populaire démocratique du Yémen (RPDY), seul État marxiste du monde arabe, aligné sur l'URSS et Cuba.
La réunification de 1990 et ses fragilités
La chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc soviétique fragilisent la RPDY. Le 22 mai 1990, le nord et le sud fusionnent pour former la République du Yémen, avec Sanaa pour capitale et Ali Abdallah Saleh — au pouvoir au nord depuis 1978 — comme président. L'unification, réalisée dans la précipitation, ne règle pas les tensions régionales.
En 1994, le sud tente de faire sécession. Saleh écrase le mouvement séparatiste en quelques semaines, mais l'hostilité du sud envers le pouvoir central ne disparaît pas.
Le régime Saleh, Al-Qaïda et l'insurrection houthiste
Durant les années 2000, le Yémen devient un terrain d'opérations pour Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA), qui orchestre plusieurs attentats majeurs depuis son territoire. Simultanément, dans le nord-ouest, le mouvement Ansar Allah — dit les Houthis, du nom de leur fondateur Hussein Badr al-Din al-Houthi — mène six guerres successives contre Sanaa entre 2004 et 2010. Ce mouvement chiite zaydite dénonce la marginalisation du nord-ouest et l'influence américaine et saoudienne.
Le printemps arabe de 2011 ébranle le régime. Des millions de Yéménites descendent dans la rue. Sous pression internationale et régionale, Saleh cède le pouvoir en février 2012 à son vice-président Abd Rabbuh Mansur Hadi, après 33 ans de règne.
La guerre civile depuis 2014
La transition politique échoue à stabiliser le pays. Profitant du chaos, les Houthis progressent depuis leur bastion de Saada et s'emparent de Sanaa en septembre 2014, puis avancent vers le sud. En mars 2015, une coalition de dix pays arabes conduite par l'Arabie Saoudite intervient militairement pour rétablir le gouvernement reconnu internationalement. Commence alors l'un des conflits les plus dévastateurs du XXIe siècle.
Les frappes aériennes de la coalition, les combats terrestres, les blocus portuaires et l'effondrement de l'économie plongent le Yémen dans une catastrophe humanitaire sans précédent. L'ONU parle régulièrement de la pire crise humanitaire du monde : en 2026, plus de 17 millions de personnes souffrent d'insécurité alimentaire sévère.
De la trêve de 2022 aux développements récents
En avril 2022, l'ONU négocie une trêve de six mois qui gèle les lignes de front. Si formellement expirée, cette cessation des hostilités tient globalement jusqu'en 2023. La situation change avec le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023 : les Houthis lancent des centaines d'attaques contre des navires commerciaux en mer Rouge, invoquant leur solidarité avec les Palestiniens, et perturbent gravement le commerce maritime mondial.
De mars à mai 2025, les États-Unis mènent une campagne de frappes intensives contre les Houthis. Une trêve entre Washington et Ansar Allah, négociée par Oman en mai 2025, met fin aux attaques contre les navires américains. Les Houthis suspendent leurs tirs en direction d'Israël en octobre 2025.
Dans le même temps, la fragmentation politique du camp anti-houthi s'aggrave. En décembre 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS), soutenu par les Émirats arabes unis, étend son contrôle sur le sud non-houthi et annonce un référendum d'indépendance dans les deux ans. En réaction, le gouvernement reconnu lance une contre-offensive en janvier 2026, reprend les territoires perdus et expulse les ministres du CTS. Les Émirats retirent leurs forces restantes du pays au même moment.
En 2026, le Yémen reste fragmenté entre plusieurs entités armées : le territoire houthi au nord et à l'ouest, le gouvernement officiel soutenu par Riyad, et les mouvements séparatistes du sud. La communauté internationale cherche à relancer un processus de paix sous égide onusienne, mais les perspectives demeurent très incertaines.
Questions fréquentes
Qui sont les Houthis ?
Les Houthis, officiellement appelés Ansar Allah (Partisans de Dieu), sont un mouvement politico-militaire chiite zaydite originaire du nord-ouest du Yémen. Fondé dans les années 1990 par Hussein Badr al-Din al-Houthi, il s'est opposé au gouvernement central dès 2004. Soutenus militairement par l'Iran, les Houthis contrôlent depuis 2014-2015 la capitale Sanaa et une grande partie du nord du pays.
Pourquoi l'Arabie Saoudite est-elle intervenue au Yémen ?
L'Arabie Saoudite a lancé son intervention militaire en mars 2015 pour deux raisons principales : stopper l'avance des Houthis — perçus comme un proxy iranien à sa frontière sud — et rétablir le gouvernement internationalement reconnu d'Abd Rabbuh Mansur Hadi. Riyad craint qu'un Yémen sous contrôle houthi ne constitue une menace directe à sa sécurité nationale.
Pourquoi les Houthis attaquent-ils des navires en mer Rouge ?
Depuis octobre 2023, les Houthis ont mené des centaines d'attaques de drones et de missiles contre des navires commerciaux en mer Rouge, invoquant leur solidarité avec les Palestiniens de Gaza. Ces attaques ont fortement perturbé le trafic maritime mondial via le canal de Suez. Une trêve avec les États-Unis, négociée par Oman, a mis fin aux attaques contre les navires américains en mai 2025.
Le Yémen a-t-il toujours été divisé ?
Non. Si le Yémen a connu une longue séparation entre un nord (République arabe du Yémen) et un sud (République populaire démocratique du Yémen) héritée de la colonisation, les deux entités ont fusionné le 22 mai 1990 pour former la République du Yémen. La réunification reste cependant fragile : une tentative de sécession du sud a été militairement réprimée dès 1994, et les tensions séparatistes persistent en 2026.
Quelle est la situation humanitaire au Yémen en 2026 ?
Le Yémen figure parmi les pays les plus touchés par l'insécurité alimentaire dans le monde. En 2026, plus de 17 millions de personnes souffrent de la faim, un chiffre qui pourrait dépasser 18 millions selon les projections onusiennes. Le conflit, la destruction des infrastructures et l'effondrement de l'économie ont provoqué ce que l'ONU a qualifié à plusieurs reprises de pire crise humanitaire du monde.