Le rôle de Lénine pendant la Première Guerre mondiale
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en août 1914, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, se trouve à Poronine, en Galicie autrichienne, où il s'est établi pour se rapprocher de la Russie. Loin des champs de bataille, il va pourtant jouer un rôle intellectuel et politique considérable dans le conflit : articulant une critique radicale de la guerre comme phénomène impérialiste, forgeant le concept de défaitisme révolutionnaire, animant l'opposition socialiste internationale à la guerre, et finalement rentrant en Russie en 1917 pour transformer la crise militaire en révolution. Son action durant ces quatre années façonne durablement le cours de l'histoire mondiale.
L'éclatement de la guerre et l'exil en Suisse
Dès les premiers jours d'août 1914, Lénine est arrêté par les autorités autrichiennes, qui le soupçonnent d'espionnage au profit de la Russie ennemie. Rapidement libéré grâce à l'intervention de socialistes autrichiens qui attestent de son opposition au tsarisme, il obtient l'autorisation de quitter la Galicie et se réfugie en Suisse neutre. Il s'installe d'abord à Berne, puis à Zurich à partir de 1916, où il vivra dans des conditions modestes jusqu'à son départ vers la Russie en avril 1917.
Cette période d'exil helvétique est paradoxalement l'une des plus productives de sa vie intellectuelle. Coupé de ses bases en Russie, privé de ressources, Lénine consacre l'essentiel de son énergie à analyser la guerre en cours et à définir la position que les socialistes révolutionnaires doivent adopter face à elle.
Le défaitisme révolutionnaire : une position minoritaire et controversée
La position de Lénine vis-à-vis de la guerre tranche radicalement avec celle adoptée par la majorité des partis socialistes européens. En août 1914, les partis membres de la Deuxième Internationale, notamment les sociaux-démocrates allemands (SPD), votent les crédits de guerre et s'engagent dans ce que Lénine appellera la trahison de l'Union sacrée. Pour lui, ces dirigeants ont capitulé devant le nationalisme bourgeois et trahi les principes fondamentaux de l'internationalisme socialiste.
À rebours de cette tendance, Lénine théorise le défaitisme révolutionnaire : la défaite de son propre gouvernement dans la guerre impérialiste constitue le « moindre mal » pour la classe ouvrière, car elle crée les conditions favorables à la révolution. Appliqué à la Russie, ce principe signifie souhaiter la défaite du régime tsariste afin d'accélérer son effondrement. Cette thèse, qui lui vaut d'être accusé de trahison nationale par ses adversaires politiques, s'inscrit dans une analyse plus large : la guerre n'est pas une guerre défensive des nations, mais un affrontement entre impérialismes rivaux pour le partage du monde.
En Russie même, les députés bolcheviks à la Douma refusent de voter les crédits militaires et diffusent clandestinement des tracts comme La Vérité des soldats, appelant les soldats à la fraternisation avec l'ennemi. En novembre 1914, ces cinq députés sont arrêtés et déportés en Sibérie.
Zimmerwald et Kienthal : reconstruire l'Internationale contre la guerre
Lénine ne se contente pas de critiquer la politique des partis socialistes acquis à l'effort de guerre. Il s'emploie activement à rassembler la minorité internationaliste qui, dans toute l'Europe, refuse de soutenir le conflit.
En septembre 1915, se tient dans le village suisse de Zimmerwald la première conférence socialiste internationale contre la guerre. Trente-huit délégués venus de onze pays européens y participent. Lénine y dirige la fraction la plus radicale, connue sous le nom de Gauche de Zimmerwald. Contre la majorité des délégués qui se contentent d'appeler à une paix négociée, il plaide pour une rupture nette avec les partis pro-guerre et pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire. Sa résolution, minoritaire, affirme d'emblée : « La guerre actuelle a été engendrée par l'impérialisme. » Si le manifeste final adopté est plus modéré que ce que Lénine souhaitait, la conférence constitue le premier cadre organisationnel d'une opposition socialiste internationale à la guerre.
En avril 1916, une deuxième conférence se réunit à Kienthal, également en Suisse. Lénine y renforce ses positions, et la Gauche zimmerwaldienne y gagne en influence. La conférence adopte des positions plus proches de celles défendues par Lénine, notamment une critique plus directe de l'Internationale socialiste compromis avec les gouvernements belligérants.
L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916)
Parallèlement à son activité militante, Lénine mène un travail théorique majeur. Au printemps 1916, il rédige à Zurich L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, une brochure publiée l'année suivante à Petrograd. Cet ouvrage fournit le cadre analytique de son opposition à la guerre : le capitalisme, en atteignant son stade monopoliste et financier, génère nécessairement des conflits entre puissances pour le contrôle des marchés, des matières premières et des zones d'investissement. La Première Guerre mondiale n'est donc pas un accident diplomatique ni un conflit défensif, mais l'expression structurelle d'un système économique arrivé à maturité. Cette analyse conduit Lénine à affirmer que seule la révolution socialiste peut mettre fin aux guerres impérialistes de manière durable.
Le wagon plombé et le retour en Russie (avril 1917)
La révolution de Février 1917 renverse le tsar Nicolas II et porte au pouvoir un gouvernement provisoire qui décide de poursuivre la guerre aux côtés des Alliés. Lénine, toujours à Zurich, cherche à rentrer en Russie au plus vite. Le passage par les pays de l'Entente lui est interdit. C'est alors qu'intervient le fameux accord du « wagon plombé » : l'Allemagne accepte de laisser transiter Lénine et une trentaine de militants bolcheviks à travers son territoire dans un wagon bénéficiant d'une immunité diplomatique de fait, dans l'espoir que leur retour déstabilisera la Russie et l'obligera à sortir de la guerre à l'Est.
Le train quitte Zurich le 9 avril 1917. Après avoir traversé l'Allemagne, puis la Suède et la Finlande, Lénine arrive à la gare de Finlande à Petrograd dans la soirée du 16 avril 1917. Il est accueilli par une foule enthousiaste et prend immédiatement la parole depuis un blindé, réclamant la révolution socialiste mondiale.
Les Thèses d'avril : programme pour la sortie de guerre
Dès le lendemain de son arrivée, Lénine expose ses Thèses d'avril, publiées le 20 avril 1917 dans la Pravda. Ce document en dix points constitue un programme de rupture : paix immédiate sans annexions ni indemnités, transfert de tout le pouvoir aux soviets, nationalisation des terres et des banques, rupture avec le gouvernement provisoire. La paix immédiate est une condition centrale du programme bolchevik qui, combinée à la promesse de distribuer les terres aux paysans, conquiert rapidement le soutien de soldats épuisés par trois ans de guerre et de paysans mobilisés contre leur gré.
Cette position permet aux bolcheviks de se distinguer nettement des menchevik et des socialistes-révolutionnaires, qui soutiennent le gouvernement provisoire et la continuation de la guerre. Elle sera l'un des facteurs décisifs de la victoire bolchevique lors de la Révolution d'Octobre 1917 et conduira à la signature de l'armistice sur le front oriental, puis à la paix de Brest-Litovsk avec l'Allemagne en mars 1918.
Bilan : une action politique à distance aux conséquences mondiales
Le rôle de Lénine pendant la Première Guerre mondiale est donc celui d'un théoricien et d'un organisateur en exil, sans prise directe sur les combats, mais dont l'influence intellectuelle et politique s'avère déterminante. En refusant l'Union sacrée, en théorisant le défaitisme révolutionnaire, en animant la résistance internationaliste à Zimmerwald et à Kienthal, et en rentrant en Russie au moment crucial de 1917 avec un programme clair de sortie de guerre, il transforme un conflit mondial en levier révolutionnaire. La Russie sort de la Première Guerre mondiale avant les autres belligérants, mais au prix d'une guerre civile dévastatrice — conséquence directe d'un choix politique dont Lénine avait théorisé et assumé les risques.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le défaitisme révolutionnaire de Lénine ?
Le défaitisme révolutionnaire est la position théorisée par Lénine selon laquelle les socialistes révolutionnaires devaient souhaiter la défaite de leur propre gouvernement dans la guerre impérialiste. Appliqué à la Russie, cela signifiait que la défaite du tsarisme créerait les conditions favorables à la révolution. Lénine s'appuyait sur l'idée que la guerre était non pas un conflit défensif entre nations, mais une guerre entre bourgeoisies impérialistes rivales, à laquelle les ouvriers n'avaient aucun intérêt à participer.
Pourquoi l'Allemagne a-t-elle laissé passer Lénine en 1917 ?
L'Allemagne a accepté de faire transiter Lénine et ses compagnons à travers son territoire dans un wagon bénéficiant d'une immunité diplomatique (dit « wagon plombé ») parce qu'elle espérait que le retour du chef bolchevik en Russie déstabiliserait le gouvernement provisoire et forcerait la Russie à sortir de la guerre. Ce calcul stratégique allemand s'avéra exact : les bolcheviks prirent le pouvoir en octobre 1917 et signèrent la paix de Brest-Litovsk en mars 1918, permettant à l'Allemagne de concentrer ses forces à l'Ouest.
Que contiennent les Thèses d'avril de Lénine ?
Publiées le 20 avril 1917, les Thèses d'avril sont un programme en dix points présenté par Lénine à son retour en Russie. Elles réclament la paix immédiate sans annexions ni indemnités, le transfert de tout le pouvoir aux soviets (contre le gouvernement provisoire), la nationalisation des terres et des banques, et le renforcement du parti bolchevik en vue de la révolution socialiste. Elles rompent avec la notion marxiste orthodoxe selon laquelle une révolution bourgeoise préalable serait nécessaire.
Quelle fut la conférence de Zimmerwald et quel rôle Lénine y joua-t-il ?
La conférence de Zimmerwald (5-8 septembre 1915, Suisse) rassembla 38 délégués socialistes de 11 pays européens opposés à la guerre. Lénine y dirigea la fraction la plus radicale, la « Gauche de Zimmerwald », qui prônait non pas une simple paix négociée mais la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire et la création d'une nouvelle Internationale. Si sa résolution ne fut pas adoptée majoritairement, Zimmerwald constitua le premier cadre organisé de l'opposition socialiste internationale à la Première Guerre mondiale.
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