Plantes et noix dans l'alimentation des Néandertaliens
Longtemps réduits au rang de chasseurs de gros gibier, les Néandertaliens (Homo neanderthalensis) ont été profondément réhabilités par les recherches des deux dernières décennies. Les analyses de leurs restes osseux et dentaires révèlent un régime alimentaire bien plus diversifié que ce que l'on croyait : les végétaux — plantes sauvages, noix, graines, légumineuses, tubercules — y occupaient une place réelle et significative. Cette réévaluation bouscule l'image du prédateur exclusif et fait des Néandertaliens de véritables omnivores, capables d'exploiter de manière opportuniste les ressources de leur environnement.
Une réputation de carnivores remise en question
L'idée que les Néandertaliens ne mangeaient que de la viande reposait sur des analyses isotopiques des ossements, qui montraient des signatures azotées comparables à celles de grands prédateurs comme le loup ou l'hyène. Ces mesures reflètent cependant la part de protéines animales dans le régime, sans renseigner sur la totalité des aliments ingérés. Or les végétaux — faibles en protéines, riches en glucides — laissent peu de traces dans les isotopes osseux mais en laissent dans d'autres archives biologiques.
C'est en se tournant vers le calcul dentaire (tartre minéralisé) et les restes carbonisés retrouvés sur les sites d'occupation que les paléoanthropologues ont pu reconstituer la part végétale du repas néandertalien. Les conclusions sont sans ambiguïté : les plantes faisaient bien partie de leur alimentation ordinaire.
Les preuves archéologiques
Le calcul dentaire, une archive alimentaire fossilisée
Le tartre dentaire se forme tout au long de la vie et emprisonne des microfossiles végétaux : grains d'amidon, phytolithes (cristaux siliceux issus des cellules végétales), fragments de pollen et débris organiques. L'analyse de ces microfossiles prélevés sur des dents néandertaliennes provenant de la grotte de Shanidar (Irak) et de la grotte Spy (Belgique) a permis d'identifier de multiples espèces végétales consommées — palmier dattier, légumineuses diverses, graminées, nénuphar. Ces résultats, publiés notamment dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2011, ont constitué une avancée décisive.
Une étude de 2018 publiée dans Journal of Human Evolution a élargi ce constat à partir d'un corpus de 17 sites archéologiques répartis en Europe et au Proche-Orient, confirmant que la consommation de végétaux n'était pas anecdotique mais structurelle dans le comportement alimentaire néandertalien.
Graines, noix et légumineuses carbonisées sur les sites
Outre le calcul dentaire, les fouilles livrent directement des restes végétaux carbonisés. À la grotte de Kebara (Israël), les archéologues ont mis au jour des graines de pois sauvages (Pisum) et de vesce (Vicia) — des légumineuses à gousses comestibles — ainsi que des coquilles de noix brûlées. Ces indices de chauffe indiquent que les aliments n'étaient pas simplement glanés et mangés crus, mais transformés près du foyer. Des pignons de pin, des noisettes et diverses noix sauvages figurent parmi les taxons les plus fréquemment identifiés sur les sites d'Europe du Sud et du Proche-Orient occupés par les Néandertaliens.
La variété des végétaux consommés
La liste des végétaux documentés dans le régime néandertalien est aujourd'hui conséquente :
- Noix et fruits à coque : noisettes, noix, pignons de pin, glands (probablement après traitement pour en réduire l'amertume des tanins).
- Légumineuses : pois sauvages, vesces, lentilles — sources d'acides aminés et de glucides complexes.
- Graminées et graines : plusieurs espèces d'herbes dont les grains étaient récoltés, vraisemblablement moulus ou grillés avant consommation.
- Tubercules et rhizomes : racines et organes souterrains de stockage (USO, underground storage organs), riches en amidon, présents notamment via les grains d'amidon retrouvés dans le tartre.
- Plantes aquatiques : des phytolithes de nénuphar ont été identifiés dans le calcul dentaire de la grotte de Shanidar, ce qui implique la récolte de milieux humides.
- Plantes aromatiques et médicinales : l'analyse d'un individu de Shanidar a révélé des pollens de plantes aux propriétés médicinales connues (achillée, éphédra), soulevant la question d'un usage intentionnel, même si ce point reste débattu.
La cuisson des végétaux : une pratique attestée
Un des résultats les plus remarquables de l'étude des grains d'amidon est la mise en évidence de modifications thermiques : les granules présentent des déformations caractéristiques d'un chauffage, compatibles avec une cuisson à l'eau bouillante ou une exposition à la chaleur sèche (rôtissage). Or la plupart des végétaux amylacés — racines, graines, légumineuses — sont plus digestibles et plus caloriques une fois cuits. La maîtrise du feu, attestée sur plusieurs sites néandertaliens, leur permettait donc non seulement de cuire la viande mais aussi de valoriser énergétiquement les ressources végétales, en libérant l'amidon contenu dans les cellules.
Cette préparation implique une connaissance précise des plantes disponibles dans l'environnement, des saisons de collecte et des techniques de traitement — une forme de savoir-faire botanique transmis au sein des groupes.
Une alimentation variable selon les milieux
La part des végétaux dans le régime néandertalien n'était pas uniforme. Les données montrent une variabilité géographique et saisonnière marquée. Dans les environnements méditerranéens à végétation dense (Proche-Orient, péninsule Ibérique, sud de la France), les plantes représentaient une part importante de l'alimentation, comparable à ce que l'on observe chez des chasseurs-cueilleurs modernes vivant dans des milieux similaires. En revanche, dans les steppes froides des hautes latitudes européennes, le régime se rapprochait davantage d'un profil carnivore, la végétation y étant pauvre et saisonnière.
Une étude du CNRS publiée en 2019 a, par exemple, mis en évidence, sur la base d'acides aminés fossilisés, que les Néandertaliens de certains sites d'Europe du Nord se situaient au sommet de la chaîne alimentaire, avec une alimentation dominée par les grandes proies. Ces deux tableaux ne se contredisent pas : ils reflètent simplement la capacité d'adaptation de ces hommes à des niches écologiques très différentes.
Signification écologique et cognitive
La diversité végétale du régime néandertalien a des implications au-delà de la nutrition. Elle suppose une connaissance approfondie de la flore locale, une capacité à distinguer les espèces comestibles des espèces toxiques, à identifier les périodes de fructification, à stocker éventuellement des aliments. Certains chercheurs y voient un indice supplémentaire des capacités cognitives et culturelles des Néandertaliens, souvent sous-estimées. La collecte de végétaux est également une activité qui peut être pratiquée par tous les membres d'un groupe — enfants, personnes âgées, individus blessés — ce qui en fait un pilier de la subsistance communautaire.
Questions fréquentes
Comment sait-on que les Néandertaliens mangeaient des plantes ?
Les principales preuves proviennent de l'analyse du calcul dentaire (tartre fossile), qui conserve des microfossiles végétaux comme des grains d'amidon et des phytolithes. Des graines et des noix carbonisées retrouvées sur les sites d'occupation constituent des preuves directes supplémentaires.
Quels végétaux les Néandertaliens consommaient-ils principalement ?
Les fouilles et analyses identifient surtout des noix (noisettes, pignons), des légumineuses sauvages (pois, vesces), des graminées, des tubercules riches en amidon et diverses plantes aquatiques. La composition variait selon la région et la saison.
Les Néandertaliens cuisaient-ils leurs végétaux ?
Oui. Les grains d'amidon retrouvés dans leurs dents montrent des déformations dues à la chaleur, ce qui indique une cuisson. Maîtrisant le feu, ils pouvaient griller ou bouillir des graines, des racines et des légumineuses, rendant ces aliments plus digestes et plus caloriques.
Les Néandertaliens étaient-ils carnivores ou omnivores ?
Le consensus scientifique actuel est qu'ils étaient omnivores à alimentation variable. La part de viande et de végétaux dépendait fortement de l'environnement : davantage de végétaux dans les zones méditerranéennes riches en plantes, davantage de viande dans les steppes froides du nord de l'Europe.
Les noix représentaient-elles une source d'énergie importante ?
Oui. Les noix et fruits à coque sont très caloriques (riches en lipides et protéines végétales). Disponibles à l'automne, ils pouvaient constituer une réserve énergétique cruciale avant l'hiver, comparable au rôle qu'ils jouent dans l'alimentation de nombreux peuples chasseurs-cueilleurs contemporains.
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