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Descente d'Ulysse aux Enfers : ce que révèle la Nékyia

Publié 22. mai 2026 Mis à jour 15. juin 2026

Descente d'Ulysse aux Enfers : ce que révèle la Nékyia

La descente d'Ulysse aux Enfers, relatée au chant XI de l'Odyssée d'Homère, est l'un des épisodes les plus énigmatiques et les plus riches de la littérature antique. Connue sous le nom de Nékyia, cette séquence ne représente pas à proprement parler une descente dans les profondeurs de la terre, mais plutôt un rituel de nécromancie au cours duquel le héros convoque les morts pour en obtenir des révélations essentielles à son retour vers Ithaque. Cet épisode révèle autant sur la conception grecque de la mort que sur le caractère d'Ulysse lui-même.

La Nékyia : une descente particulière

Le terme et sa signification

Le mot grec Nékyia désigne littéralement l'invocation des morts. Contrairement à ce que le titre de l'épisode pourrait suggérer, Ulysse ne descend pas physiquement dans le royaume d'Hadès. Il se rend au pays des Cimmériens, un peuple mythique vivant aux confins du monde, au-delà de l'Océan, dans un lieu perpétuellement plongé dans l'obscurité. C'est là qu'il effectue un sacrifice rituel pour faire monter les ombres jusqu'à lui.

Différence avec la catabase

Les spécialistes distinguent la Nékyia de la catabase, terme qui désigne une véritable descente aux Enfers, comme celle qu'accomplira Énée dans l'Énéide de Virgile. Ulysse ne franchit pas les portes de l'Hadès : il attire les morts à la surface grâce au sang versé. Ce détail n'est pas anodin, car il souligne que le héros reste du côté des vivants, qu'il ne se laisse pas happer par le monde des ombres.

Le rituel de nécromancie : les gestes et leur sens

Le protocole prescrit par Circé est d'une précision remarquable. Ulysse creuse une fosse d'environ un coudée de côté, verse du lait, du miel, du vin doux et enfin de l'eau, avant d'immoler une brebis noire et un bélier. Le sang qui s'écoule dans la fosse attire les ombres, car c'est lui qui leur restitue momentanément conscience et parole. Ce rituel, connu des historiens des religions sous le nom de haimakouria, témoigne d'une conception très matérielle de la vie dans la Grèce archaïque : le sang est le principe vital, et les morts en ont soif parce qu'ils en sont irrémédiablement privés.

Le contexte narratif : pourquoi Ulysse consulte-t-il les morts ?

Les conseils de Circé

Au chant X, la magicienne Circé, après avoir transformé les compagnons d'Ulysse en porcs puis les avoir rendus à leur forme humaine, révèle au héros qu'il ne peut rentrer à Ithaque sans avoir d'abord consulté le devin aveugle Tirésias. Ce dernier, mort depuis longtemps, serait le seul capable de lui indiquer la route à suivre et les écueils à éviter. Circé donne à Ulysse des instructions précises pour le rituel : creuser une fosse, y verser du lait, du miel, du vin doux et de l'eau, puis immoler des brebis noires.

La détresse du héros errant

Ulysse est alors depuis dix ans loin d'Ithaque. Après la chute de Troie, sa flotte a été dispersée, ses compagnons ont péri les uns après les autres, et il semble que les dieux lui refusent le retour. La consultation des morts traduit une forme de désespoir mais aussi une sagesse pratique : le héros sait que certaines connaissances ne peuvent venir que de ceux qui ont quitté le monde des vivants.

Le voyage jusqu'au pays des Cimmériens

Pour se rendre au lieu de la Nékyia, Ulysse doit naviguer jusqu'aux confins de l'Océan, le grand fleuve circulaire qui, selon la cosmologie grecque, entoure le monde habitable. Le pays des Cimmériens est décrit comme un territoire perpétuellement enveloppé de brouillard et de nuit, que le soleil ne visite jamais. Ce paysage de l'entre-deux, ni vraiment vivant ni vraiment mort, constitue un espace liminaire idéal pour la communication avec les ombres. Ulysse y accède de nuit, par mer, sans que son voyage soit entravé par Poséidon, comme si le dieu des mers reconnaissait lui-même la nécessité de cette étape.

Les grandes rencontres du chant XI

Elpénor, la première ombre

Avant même de pouvoir parler à Tirésias, Ulysse est abordé par l'ombre d'Elpénor, l'un de ses compagnons mort récemment, tombé du toit de la demeure de Circé dans un état d'ivresse. Elpénor n'a pas encore reçu de sépulture. Il supplie Ulysse de lui accorder des funérailles dignes à son retour chez Circé. Cet échange illustre l'importance fondamentale des rites funèbres dans la pensée grecque : une âme non enterrée est condamnée à errer sans repos.

Tirésias et la prophétie du retour

Le devin Tirésias boit du sang et retrouve momentanément ses facultés prophétiques. Il annonce à Ulysse les épreuves qui l'attendent encore : la traversée dangereuse au large de l'île du Soleil, où ses compagnons ne devront pas toucher aux troupeaux sacrés d'Hélios, les difficultés avec les prétendants qui dévastent son palais, et finalement les sacrifices qu'il devra accomplir pour apaiser Poséidon. La prophétie trace en creux la structure du reste de l'épopée.

Anticlée, la mère d'Ulysse

Parmi les ombres qui s'approchent, Ulysse reconnaît celle de sa mère Anticlée, morte de chagrin pendant son absence. Trois fois il tente de la prendre dans ses bras, trois fois son étreinte ne saisit que le vide. Cette scène poignante traduit la frustration des vivants face à l'irréversibilité de la mort. La mère rappelle à Ulysse les devoirs conjugaux qui l'attendent à Ithaque et l'informe que Pénélope lui est restée fidèle.

Agamemnon : le contre-modèle du retour

La rencontre avec l'ombre d'Agamemnon est riche en significations. Le roi de Mycènes a été assassiné à son retour par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe. Il met en garde Ulysse contre la traîtrise des femmes, mais reconnaît lui-même que Pénélope semble d'une tout autre trempe. Cet échange fonctionne comme un miroir inversé : là où le retour d'Agamemnon s'est achevé par un meurtre, celui d'Ulysse devra se conclure par une victoire.

Achille et le paradoxe de la gloire

La rencontre avec Achille est peut-être la plus philosophiquement dense du chant. Ulysse croit que le grand guerrier se satisfait de régner sur les morts. Achille lui répond avec amertume qu'il préférerait être le dernier des laboureurs parmi les vivants plutôt que de gouverner les ombres. Ce retournement remet en cause l'idéal héroïque fondé sur la gloire posthume : face à la réalité de la mort, la vie la plus humble vaut plus que la renommée éternelle.

La représentation de l'au-delà dans l'Odyssée

Un Hadès sans jugement moral

Le royaume des morts tel qu'il apparaît dans l'Odyssée est différent de celui que décrira la tradition postérieure. Les âmes y sont des ombres privées de conscience jusqu'à ce qu'elles boivent du sang. Il n'y a pas encore de tribunal des morts ni de séparation nette entre les justes et les impies, à l'exception de quelques condamnés emblématiques comme Tantale, Sisyphe ou Tityos, que le chant mentionne brièvement. Cette vision reflète une conception très ancienne de la mort comme dissolution progressive de la personnalité.

Les héroïnes et le catalogue des morts

Avant de rencontrer les grands héros de Troie, Ulysse assiste au défilé de nombreuses femmes célèbres de la mythologie grecque : Tyro, Antiope, Alcmène, Phèdre, Ariane. Ce catalogue, parfois perçu comme une interpolation tardive, témoigne de la richesse narrative du chant et de son ambition encyclopédique. L'Odyssée utilise la visite aux morts pour rassembler des pans entiers de la mémoire mythologique grecque.

La portée symbolique et littéraire de l'épisode

Un rite de passage initiatique

De nombreux commentateurs modernes lisent la Nékyia comme un rite de passage. Ulysse, en confrontant le monde des morts, acquiert une connaissance qu'aucun vivant ne possède. Cette confrontation avec la mort et avec les figures du passé, notamment sa propre mère et les héros de Troie, lui permet de se redéfinir comme homme et comme roi. Il revient du pays des ombres transformé, prêt à affronter les dernières épreuves.

L'influence sur la littérature occidentale

L'épisode de la Nékyia a exercé une influence déterminante sur toute la tradition littéraire occidentale. Virgile s'en inspire directement pour la descente aux Enfers d'Énée au chant VI de l'Énéide, en l'enrichissant d'une eschatologie beaucoup plus élaborée. Dante, au Moyen Âge, prolonge cette tradition avec sa Divine Comédie. Plus récemment, Joyce fait de l'épisode d'Hadès le pendant de la Nékyia dans son roman Ulysse (1922).

Un miroir des valeurs grecques

Le chant XI révèle aussi les valeurs fondatrices de la culture grecque archaïque : l'importance des rites funèbres, le prix de la fidélité conjugale, l'ambivalence face à la gloire héroïque, et la curiosité insatiable qui pousse l'homme à vouloir percer les secrets de la mort. Ulysse, en allant interroger les morts, incarne cet idéal d'un homme qui n'accepte aucune limite à sa soif de connaissance.

La place du chant XI dans la structure de l'Odyssée

Le centre narratif de l'épopée

D'un point de vue structural, le chant XI occupe une position centrale dans l'Odyssée. Placé au milieu des vingt-quatre chants de l'épopée, il constitue un pivot entre les errances passées et les épreuves à venir. C'est là qu'Ulysse entend pour la première fois, depuis son départ de Troie, des nouvelles fiables d'Ithaque et de sa maison. La Nékyia fonctionne ainsi comme une chambre d'écho où le passé (les héros de Troie, la mère morte) et l'avenir (la prophétie de Tirésias) se rejoignent dans un présent suspendu.

Le récit enchâssé : Ulysse narrateur

Il est important de noter que le chant XI s'inscrit dans un récit enchâssé : Ulysse raconte lui-même ses aventures aux Phéaciens à la cour du roi Alkinoos. Il est donc à la fois personnage vivant ces événements et narrateur qui les remémore après coup. Cette structure dédoublée confère à la Nékyia une dimension particulière : le héros parle des morts à des vivants, depuis une position de survivant. Cette mise en abyme accentue le sentiment de distance et de mélancolie qui imprègne tout le chant.

Questions fréquentes

Ulysse descend-il vraiment dans les Enfers ?

Non. La Nékyia du chant XI n'est pas une descente physique dans le royaume d'Hadès. Ulysse se rend au pays des Cimmériens, aux confins du monde, et effectue un rituel sacrificiel pour attirer les ombres des morts jusqu'à lui. Il reste du côté des vivants tout au long de l'épisode, contrairement à Énée ou Dante dans leurs propres voyages littéraires aux Enfers.

Pourquoi Ulysse doit-il consulter Tirésias ?

Tirésias est le devin aveugle de Thèbes qui, selon la mythologie, conserve ses dons prophétiques même après sa mort. Circé indique à Ulysse que lui seul peut révéler la route pour rentrer à Ithaque et les dangers à éviter, notamment autour de l'île d'Hélios. La consultation s'impose comme une étape obligatoire du retour, une connaissance que nul vivant ne peut fournir.

Que révèle la rencontre avec Achille sur les valeurs grecques ?

La réponse d'Achille, qui déclare préférer la vie la plus misérable à la royauté sur les morts, constitue une remise en cause de l'idéal héroïque. Elle suggère que la gloire posthume, si centrale dans l'Iliade, ne procure aucune consolation réelle face à la perte de l'existence. L'Odyssée, épopée du retour et de la vie domestique, prend ainsi ses distances avec les valeurs guerrières de sa grande épopée jumelle.

Quel est le sens de la scène avec la mère d'Ulysse ?

Anticlée représente les liens affectifs et familiaux qui tirent Ulysse vers Ithaque. Lorsqu'il tente trois fois de l'embrasser sans y parvenir, Homère traduit l'impossibilité de retrouver ce qui a été perdu. La scène souligne aussi la mort comme séparation irréparable, et elle rappelle au héros que son retard a eu des conséquences tragiques pour ceux qu'il aime.

En quoi la Nékyia a-t-elle influencé la littérature ultérieure ?

La Nékyia est le modèle fondateur de tous les voyages littéraires aux Enfers dans la culture occidentale. Virgile s'en inspire directement dans l'Énéide, en y ajoutant un système de jugement des âmes et de réincarnation. Dante la prolonge dans la Divine Comédie, et James Joyce y fait explicitement référence dans son roman Ulysse. L'épisode est aussi étudié par les anthropologues comme témoignage des croyances funéraires de la Grèce archaïque.

Quels autres morts Ulysse rencontre-t-il au chant XI ?

Outre Tirésias, Anticlée, Elpénor, Agamemnon et Achille, Ulysse aperçoit les ombres de nombreuses héroïnes mythologiques ainsi que celles d'Ajax fils de Télamon, de Minos juge des morts, et des grands suppliciés de la mythologie : Tantale, condamné à la faim et à la soif éternelles, Sisyphe poussant son rocher, et l'ombre du gigantesque Orion chassant dans les prairies d'asphodèles.

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