Pourquoi Ulysse est-il descendu aux Enfers ?
Dans L'Odyssée d'Homère, le chant XI raconte l'un des épisodes les plus célèbres et les plus énigmatiques du voyage de retour d'Ulysse vers Ithaque : sa visite au royaume des morts. Appelé la Nékuïa (du grec nekuia, « invocation des morts »), cet épisode constitue un moment charnière du poème. Ulysse ne descend pas aux Enfers par vaine curiosité ou défi héroïque : il y est envoyé pour obtenir une information vitale, sans laquelle son retour serait impossible.
Le contexte : un héros bloqué loin d'Ithaque
À ce stade de l'épopée, Ulysse erre depuis plusieurs années sur les mers après la chute de Troie. Bloqué sur l'île d'Aiaié, il est retenu par la magicienne Circé, qui a d'abord transformé ses compagnons en pourceaux avant de les rendre à leur forme humaine. Ulysse vit un an auprès d'elle, mais il aspire profondément à rentrer chez lui, retrouver Pénélope et son fils Télémaque. Lorsqu'il demande à Circé le chemin du retour, la déesse lui donne une réponse qu'il n'attendait pas : avant de repartir, il doit se rendre au pays des morts.
L'ordre de Circé : consulter le devin Tirésias
Circé explique à Ulysse qu'il lui faut naviguer jusqu'au pays des Cimmériens, un peuple mythique vivant dans une nuit et un brouillard perpétuels, aux confins de l'Océan. Là, il doit accomplir un rituel précis pour invoquer les ombres des défunts, et tout particulièrement celle du devin Tirésias de Thèbes.
Tirésias est un personnage d'une importance singulière dans la mythologie grecque. Prophète aveugle, il a reçu d'Apollon le don de prédire l'avenir. Même mort, il conserve ses facultés prophétiques : Circé le décrit comme « celui dont l'esprit demeure intact », contrairement aux autres ombres qui n'ont plus conscience d'elles-mêmes. Seul Tirésias peut révéler à Ulysse les obstacles qui jalonnent son chemin et lui indiquer comment les surmonter pour rentrer sain et sauf à Ithaque.
La raison de la descente est donc d'ordre oraculaire et pratique : Ulysse a besoin d'une prophétie pour s'orienter dans un voyage que les dieux, et notamment Poséidon, ont décidé de rendre le plus difficile possible.
La Nékuïa : un rituel, pas une véritable descente
Il convient de préciser un point souvent mal compris : contrairement à ce que suggère l'expression populaire « descente aux Enfers », Ulysse ne pénètre pas physiquement dans le royaume d'Hadès, comme l'ont fait Héraclès ou Orphée dans d'autres mythes. Il pratique une nécromancie : il se rend à la limite du monde des vivants et fait remonter les morts jusqu'à lui.
Le rituel, tel qu'Homère le décrit, est minutieux. Ulysse creuse une fosse, y verse des libations — un mélange de miel et de lait, puis du vin, puis de l'eau — et répand par-dessus de la farine blanche. Il égorge ensuite des animaux dont le sang se répand dans la fosse. Les âmes des morts, attirées par ce sang, surgissent des profondeurs. Ulysse doit les tenir à distance à la pointe de son épée jusqu'à ce que Tirésias soit venu boire et lui parler.
Les rencontres dans le royaume des ombres
Elpénor, le premier à paraître
Avant même Tirésias, l'ombre d'Elpénor se présente. Ce compagnon d'Ulysse venait de mourir accidentellement sur l'île de Circé — il avait chuté d'un toit en état d'ivresse — sans avoir été enterré. Il supplie Ulysse de lui accorder des funérailles convenables, faute de quoi son âme ne pourra trouver le repos. Ulysse lui en fait la promesse.
Tirésias et la prophétie du retour
L'ombre de Tirésias délivre ensuite à Ulysse la prophétie pour laquelle il est venu. Elle est à la fois porteuse d'espoir et de sombres avertissements. Le devin lui annonce :
- Qu'il rentrera à Ithaque, mais au terme d'un long voyage supplémentaire ;
- Qu'il perdra tous ses compagnons en chemin, en particulier si ceux-ci s'avisent de tuer les troupeaux du dieu Hélios sur l'île de Thrinacié ;
- Qu'à Ithaque, il trouvera encore des troubles — les prétendants qui courtisent Pénélope en dévorant ses biens ;
- Qu'après avoir rétabli l'ordre chez lui, il devra entreprendre un dernier voyage, une rame sur l'épaule, jusqu'à trouver un peuple qui ne connaît pas la mer, afin d'y accomplir un sacrifice à Poséidon et d'apaiser définitivement le dieu qui le pourchasse.
Cette prophétie constitue la clé narrative de la seconde moitié de l'épopée. Elle structure toutes les épreuves à venir et révèle pourquoi Poséidon s'acharne sur Ulysse : le héros a aveuglé le Cyclope Polyphème, fils du dieu des mers.
Anticlée, la mère morte de douleur
Parmi les ombres qui se pressent, Ulysse aperçoit sa mère Anticlée, morte pendant son absence. La rencontre est l'un des passages les plus émouvants de l'épopée : Ulysse ignorait qu'elle était décédée. Elle lui apprend qu'elle n'a pas péri de maladie, mais de chagrin — « le regret de toi, le souci de toi, qui m'arracha la vie à la douceur de miel ». Ulysse tente par trois fois de l'embrasser, mais ses bras ne saisissent que de l'air : les ombres sont impalpables.
Agamemnon, Achille et les héros de Troie
Ulysse croise également l'ombre d'Agamemnon, le roi de Mycènes, assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe à son retour de Troie. Agamemnon met Ulysse en garde contre les femmes et lui conseille de rentrer à Ithaque en secret. Puis vient Achille, le plus grand guerrier de la guerre de Troie, qui exprime un désenchantement profond : il préférerait être un simple valet de ferme sur terre plutôt que régner sur les morts. Cette déclaration renverse l'idéal héroïque habituel et confère à l'épisode une dimension philosophique sur la valeur de la vie.
Ulysse aperçoit enfin les grands condamnés du Tartare — Tantale, Sisyphe, Tityos — et entrevoit des héros comme Minos rendant la justice parmi les défunts.
La portée symbolique et littéraire de l'épisode
La Nékuïa dépasse la simple consultation oraculaire. Dans la tradition littéraire, la descente aux Enfers (ou catabase) est une épreuve initiatique que les grands héros doivent traverser : elle symbolise la confrontation avec la mort, le dépassement de la condition humaine ordinaire et l'accès à une vérité cachée. En revenant du monde des morts, Ulysse acquiert une connaissance que nul vivant ne possède, ce qui le distingue définitivement des hommes ordinaires.
L'épisode a exercé une influence considérable sur toute la littérature occidentale. Virgile s'en est directement inspiré pour le chant VI de L'Énéide, où Énée descend aux Enfers pour consulter son père Anchise. Dante l'a réécrit dans La Divine Comédie. La figure d'Ulysse visitant les morts est devenue un archétype de la quête de connaissance et de la confrontation avec le destin.
Questions fréquentes
Pourquoi Ulysse est-il allé aux Enfers ?
Ulysse s'est rendu au royaume des morts sur l'ordre de la magicienne Circé, pour consulter l'ombre du devin Tirésias. Celui-ci était le seul à pouvoir lui révéler les obstacles qui l'attendaient sur le chemin du retour vers Ithaque et lui indiquer comment les surmonter.
Comment s'appelle la descente aux Enfers d'Ulysse dans l'Odyssée ?
Cet épisode du chant XI de l'Odyssée est appelé la Nékuïa (ou Nekuia), un terme grec désignant un rituel d'invocation des morts. Techniquement, il ne s'agit pas d'une véritable descente dans l'Hadès : Ulysse se rend aux confins du monde et fait remonter les ombres jusqu'à lui par la nécromancie.
Qui Ulysse rencontre-t-il aux Enfers ?
Ulysse rencontre successivement l'ombre d'Elpénor (un compagnon mort sans sépulture), le devin Tirésias, sa mère Anticlée, Agamemnon, Achille, et aperçoit les grands condamnés du Tartare comme Tantale et Sisyphe.
Que prédit Tirésias à Ulysse ?
Tirésias annonce à Ulysse qu'il rentrera à Ithaque mais perdra tous ses compagnons en chemin. Il le met en garde contre les troupeaux du dieu Hélios, lui prédit des troubles à son retour (les prétendants), et lui révèle qu'il devra ensuite effectuer un dernier voyage pour apaiser Poséidon.
Ulysse est-il le seul héros grec à être allé aux Enfers ?
Non. D'autres héros mythologiques ont accompli cette épreuve : Héraclès, qui descendit chercher le chien Cerbère ; Orphée, qui tenta de ramener Eurydice ; et, dans la mythologie romaine, Énée guidé par la Sibylle. Ces voyages aux Enfers constituent un motif récurrent appelé catabase.