La propagande existe-t-elle encore aujourd'hui ?
La propagande est souvent associée aux régimes totalitaires du XXe siècle — l'Allemagne nazie, l'URSS stalinienne, la Chine maoïste. Pourtant, loin d'appartenir au passé, elle constitue en 2026 l'un des phénomènes les plus actifs et les plus sophistiqués du paysage informationnel mondial. Ses formes ont radicalement évolué : là où Goebbels utilisait la radio et les affiches, les acteurs contemporains exploitent les algorithmes des réseaux sociaux, les deepfakes générés par intelligence artificielle et des fermes à trolls industrielles. La réponse à la question est sans ambiguïté : oui, la propagande existe toujours, et elle n'a jamais été aussi difficile à détecter.
Qu'est-ce que la propagande ?
Le terme est d'origine ecclésiastique. Il naît en 1622 avec la Congregatio de Propaganda Fide fondée par le pape Grégoire XV pour centraliser la diffusion du catholicisme. Au fil des siècles, le mot s'est progressivement chargé d'une connotation péjorative, notamment après les usages massifs qu'en ont fait les régimes autoritaires du XXe siècle.
Dans son acception contemporaine, la propagande désigne un ensemble de techniques de persuasion visant à influencer délibérément l'opinion publique, souvent en déformant la réalité, en faisant appel aux émotions, en simplifiant à l'extrême ou en dissimulant certains faits. Elle se distingue de la simple communication ou du débat politique par son caractère systématique, orienté et fréquemment trompeur. Elle n'est pas l'apanage des dictatures : les démocraties elles-mêmes, ainsi que les entreprises et les ONG, y ont recours sous des formes variées.
La propagande d'État : Russie et Chine en tête
Les deux puissances qui font de la propagande le levier central de leur politique étrangère sont aujourd'hui la Russie et la Chine. Leurs méthodes sont bien documentées et font l'objet de nombreuses études académiques publiées en 2025 et 2026.
La machine informationnelle russe
Depuis l'invasion de l'Ukraine en février 2022, la Russie a déployé un arsenal propagandiste sans précédent. Selon des données compilées par des chercheurs, la Russie aurait produit 3,6 millions d'articles de propagande rien qu'en 2024, diffusés sur quelque 150 sites de fausses informations dans 49 pays. L'Internet Research Agency (IRA), basée à Saint-Pétersbourg, emploie plusieurs centaines de salariés dont le travail consiste à inonder les réseaux sociaux de contenus pro-Kremlin. Ces opérations ciblent aussi bien le public russe — pour maintenir le soutien à la guerre — que les opinions étrangères, notamment en Europe et aux États-Unis, afin de semer le doute sur l'aide militaire à Kiev.
La propagande chinoise, entre contrôle intérieur et influence extérieure
La Chine combine une censure intérieure rigoureuse avec une campagne d'influence internationale active. En janvier 2025, Taïwan a signalé une augmentation de 60 % des informations fausses ou biaisées diffusées par Pékin, avec plus de 2,16 millions d'instances recensées. Sur la guerre en Ukraine, les médias d'État chinois ont adopté un cadre narratif aligné sur Moscou : blâmer les États-Unis pour le déclenchement du conflit et taire les responsabilités russes. Des influenceurs opérant sur Weibo — certains comptant des millions d'abonnés — relaient régulièrement des accusations de nazisme contre l'Ukraine et cherchent à fragiliser les alliances entre Kiev et ses partenaires occidentaux.
Des études publiées en 2026 dans des revues académiques spécialisées documentent une convergence croissante entre les appareils de désinformation russe et chinois, qui partagent des contenus et coordonnent leurs narratifs à l'échelle internationale.
L'intelligence artificielle, nouveau vecteur de propagande
L'irruption de l'intelligence artificielle générative représente un saut qualitatif majeur. Les deepfakes — vidéos ou enregistrements audio synthétiques imitant des personnalités réelles — sont désormais utilisés à grande échelle dans les conflits informationnels.
En novembre 2025, des vidéos générées par l'IA du studio OpenAI (Sora 2) ont circulé sur les réseaux sociaux, prétendant montrer des soldats ukrainiens refuser de combattre. En réalité, les visages avaient été empruntés à des streamers russes et les corps entièrement synthétisés. L'objectif était clair : accréditer l'image d'une armée ukrainienne à bout de souffle. France 24 et d'autres médias de vérification ont documenté ces opérations.
Une tactique émergente, baptisée « LLM poisoning » ou « toilettage LLM », consiste à produire en masse des milliers d'articles générés par IA, truffés de mensonges pro-Kremlin, afin que ces récits s'infiltrent dans les jeux de données qui alimentent les grands modèles de langage. L'objectif à long terme est de contaminer les sources mêmes à partir desquelles les IA futures seront entraînées. En 2025, des chercheurs avaient catalogué 191 opérations russes pilotées par l'IA, allant de faux discours de Zelensky à des enregistrements audio synthétiques de généraux se rendant.
Propagande et démocraties : une frontière floue
Les régimes autoritaires n'ont pas le monopole de la manipulation informationnelle. Dans les démocraties, la frontière entre communication politique légitime et propagande reste souvent difficile à tracer. Les algorithmes des plateformes numériques — conçus pour maximiser l'engagement — favorisent mécaniquement les contenus émotionnels, polarisants et sensationnels. Ce biais structurel peut amplifier des messages trompeurs sans qu'aucun acteur étatique n'intervienne.
Des opérations d'influence ont été documentées lors de nombreuses élections en Europe et en Amérique. Elles recourent à des astroturfing (simuler un mouvement spontané populaire), à la création de faux comptes, à l'achat de publicité ciblée ou à la diffusion de rumeurs calibrées selon les profils psychologiques des électeurs. Le scandale Cambridge Analytica en 2018 avait mis en lumière ces pratiques ; depuis, elles se sont raffinées et démocratisées.
Comment reconnaître et résister à la propagande
Face à cette réalité, plusieurs outils et réflexes permettent de garder son esprit critique :
- Identifier la source : qui produit l'information, avec quels financements et quels intérêts ?
- Recouper les informations : une affirmation reprise par plusieurs sources indépendantes et sérieuses est plus fiable qu'un contenu viral isolé.
- Se méfier des contenus très émotionnels : la peur, la colère et l'indignation sont des leviers classiques de la propagande.
- Vérifier les images et vidéos : des outils de reverse image search et des plateformes de fact-checking (AFP Factuel, Libération Désintox, Snopes) permettent de détecter les montages.
- Se former à la littératie médiatique : plusieurs pays européens ont intégré ces apprentissages dans leurs cursus scolaires.
Des initiatives institutionnelles existent également. L'Union européenne a renforcé ses outils de lutte contre la désinformation avec le Digital Services Act (DSA), qui impose aux grandes plateformes des obligations de transparence sur leurs algorithmes et leurs publicités politiques.
Questions fréquentes
La propagande est-elle illégale ?
En soi, la propagande n'est pas une notion juridique clairement définie dans la plupart des systèmes de droit. Certaines de ses formes — comme la diffusion de fausses informations en période électorale ou les discours de haine — sont encadrées ou punissables. L'Union européenne tente, via le DSA et d'autres règlements, de contraindre les plateformes à limiter la diffusion de contenus trompeurs. Mais la propagande légale — celle qui influence sans mentir explicitement — reste largement tolérée.
Qu'est-ce qu'un deepfake et quel est son lien avec la propagande ?
Un deepfake est une vidéo, une image ou un enregistrement audio synthétisé par intelligence artificielle pour imiter une personne réelle. Appliqués à des dirigeants politiques ou à des événements sensibles, les deepfakes permettent de fabriquer de fausses preuves visuelles ou sonores. Ils constituent un outil de propagande particulièrement puissant car leur détection requiert des compétences techniques ou des outils spécialisés, inaccessibles au grand public.
Les démocraties font-elles aussi de la propagande ?
Oui. Si les démocraties ne disposent généralement pas d'un appareil d'État centralisé dédié à la propagande comme les régimes autoritaires, elles connaissent des phénomènes proches : communication gouvernementale orientée, campagnes d'influence électorale, manipulation algorithmique via les réseaux sociaux, ou opérations d'influence lors de conflits. La distinction entre communication légitime et propagande y est souvent affaire de degré et d'intention.
Comment distinguer l'information de la propagande ?
Plusieurs critères permettent de s'orienter : la transparence sur les sources et les financements, la présence de faits vérifiables et recoupables, la distinction claire entre faits et opinions, et l'absence de manipulation émotionnelle délibérée. La propagande tend à simplifier, à diaboliser l'adversaire, à occulter les contre-arguments et à provoquer des réactions instinctives plutôt qu'un raisonnement réfléchi.
Qu'est-ce que le LLM poisoning ?
Le LLM poisoning (ou « toilettage des modèles de langage ») est une tactique émergente consistant à produire massivement des contenus trompeurs sur le web afin qu'ils soient intégrés dans les jeux de données d'entraînement des intelligences artificielles. L'objectif est de contaminer les modèles d'IA à la source, pour que ceux-ci reproduisent et amplifient ensuite les narratifs souhaités. Cette technique a été identifiée dans le contexte de la propagande pro-russe.
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