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Zwarte Piet : symbole raciste ou tradition à préserver ?

Publié 19. novembre 2024 Mis à jour 15. juin 2026

Zwarte Piet : symbole raciste ou tradition à préserver ?

Chaque année, le 5 décembre, les Pays-Bas et la Belgique célèbrent la Saint-Nicolas, ou Sinterklaas, une fête très populaire auprès des enfants. Au cœur de cette tradition se trouve un personnage devenu l'un des sujets les plus clivants des débats sociaux néerlandais : Zwarte Piet (Pierre le Noir en français), l'aide de saint Nicolas, traditionnellement incarné par des acteurs blancs au visage entièrement peint en noir, arborant une perruque afro frisée, des boucles d'oreilles créoles et des lèvres rouges soulignées. Depuis les années 2010, ce personnage est au centre d'une vive controverse entre ceux qui le considèrent comme un stéréotype racial blessant hérité de la période coloniale, et ceux qui y voient une tradition folklorique innocente à transmettre aux générations futures. En 2025, un tournant majeur a été atteint : après quinze ans de mobilisation, le mouvement anti-Zwarte Piet s'est officiellement dissous, estimant avoir accompli sa mission.

Origines historiques du personnage

Zwarte Piet n'est pas une figure médiévale ancienne, contrairement à ce que certains défenseurs de la tradition avancent. Le personnage apparaît pour la première fois en 1850 dans un livre illustré de l'instituteur amsterdamois Jan Schenkman, intitulé Sint Nikolaas en zijn knecht (« Saint Nicolas et son serviteur »). Il y est représenté comme un page noir vêtu à la manière des Maures, accompagnant le saint évêque. Cette date coïncide précisément avec l'apogée du colonialisme néerlandais : à cette époque, les Pays-Bas possèdent encore des territoires esclavagistes aux Antilles et en Indonésie. De nombreux historiens et chercheurs soulignent que la figure de Zwarte Piet reflète les représentations raciales et les rapports de domination caractéristiques de cette ère.

La dimension servile du personnage est constitutive de sa nature : Zwarte Piet obéit aux ordres de saint Nicolas, porte les lourds sacs de cadeaux, descend dans les cheminées pour distribuer les présents aux enfants sages — et, dans les versions traditionnelles les plus anciennes, emporte dans son sac les enfants désobéissants pour les emmener en Espagne. Ce rapport maître-serviteur, associé aux traits caricaturaux du maquillage, constitue le socle de la critique antiraciste contemporaine.

Les arguments contre Zwarte Piet

Pour ses détracteurs, Zwarte Piet est une forme de blackface — pratique consistant pour des personnes blanches à se grimer le visage en noir pour incarner des personnages noirs de façon caricaturale — dont la longue histoire aux États-Unis et en Europe est indissociable de la déshumanisation et de la moquerie des personnes noires. Les critiques avancent plusieurs éléments :

  • Un héritage colonial direct : le personnage est né à l'époque esclavagiste et reproduit des stéréotypes visuels (teint noir, lèvres exagérées, perruque afro) associés à la dégradation des personnes africaines réduites en esclavage.
  • Un impact psychologique documenté : des études menées aux Pays-Bas montrent que de nombreux enfants et adultes néerlandais d'origine africaine ou antillaise vivent cette représentation comme humiliante et douloureuse, en particulier dans un contexte scolaire ou festif où toute contestation est souvent mal reçue.
  • Une invisibilisation des Néerlandais noirs : la tradition impose aux personnes noires de voir leurs traits physiques utilisés comme déguisement festif, sans possibilité de s'y soustraire dans l'espace public lors de la période de la Saint-Nicolas.
  • Une reconnaissance internationale : le Comité des droits de l'enfant de l'ONU a, dès 2013, recommandé aux Pays-Bas de revoir cette tradition, jugeant qu'elle perpétuait des préjugés raciaux négatifs.

Les arguments en faveur de la tradition

Les défenseurs de Zwarte Piet, nombreux et souvent très attachés émotionnellement à cette figure, avancent eux aussi des arguments structurés :

  • Une tradition enfantine sans intention raciste : pour la majorité des familles néerlandaises, Zwarte Piet est avant tout un personnage magique et bienveillant de l'enfance, associé aux cadeaux et à la fête, sans aucune connotation raciale consciente dans leur pratique quotidienne.
  • L'argument de la suie : l'explication la plus répandue pour justifier le teint noir du personnage est qu'il se salit en passant par les cheminées pour déposer les cadeaux. Cette lecture, bien que tardive et probablement rétrospective, a servi de base au développement de variantes alternatives.
  • Un patrimoine culturel : des associations de défense de la tradition invoquent la notion de patrimoine immatériel et de liberté culturelle, refusant ce qu'ils perçoivent comme une censure imposée de l'extérieur par des militants ou des institutions supranationales.
  • Une opposition politique instrumentalisée : le maintien de Zwarte Piet est devenu un marqueur identitaire pour une partie de la droite nationaliste néerlandaise. Le dirigeant d'extrême droite Geert Wilders en est l'un des soutiens les plus visibles, ce qui a contribué à polariser encore davantage le débat.

Quinze ans de mobilisation : du mouvement KOZP à sa dissolution

Le collectif Kick Out Zwarte Piet (KOZP), fondé en 2011 par l'activiste Jerry Afriyie, a joué un rôle central dans la transformation du débat néerlandais. Pendant quinze ans, le mouvement a organisé des manifestations devant les défilés officiels de Sinterklaas, interpellé les médias, les entreprises et les municipalités, et contribué à rendre la controverse incontournable dans l'espace public néerlandais.

Les résultats ont été progressifs mais significatifs : la chaîne publique NOS a renoncé à la représentation traditionnelle en maquillage intégral, de nombreuses communes néerlandaises ont adopté des versions alternatives, et les grandes surfaces ont retiré de leurs rayons les produits représentant le personnage sous sa forme classique. Le 30 novembre 2025, le KOZP et sa structure partenaire Nederland Wordt Beter ont officiellement annoncé leur dissolution, considérant leurs objectifs principaux comme atteints : une éducation structurelle sur le passé colonial et esclavagiste, des fêtes de Sinterklaas inclusives sans stéréotypes racistes dans l'espace officiel, et l'instauration d'une Commémoration nationale du passé esclavagiste.

Le « Roetveeg Piet » : le compromis par la suie

Face à la pression sociale et institutionnelle, une figure alternative s'est imposée dans une large partie des célébrations officielles : le Roetveeg Piet (Pierre-Suie) ou Schoorsteenpiet. Ce personnage conserve le costume et le rôle de Zwarte Piet, mais son visage n'est plus entièrement peint en noir : quelques traces de suie, comme s'il venait de descendre dans une cheminée, remplacent le maquillage intégral. Pour ses promoteurs, cette variante préserve l'esprit de la tradition tout en supprimant ce qui est perçu comme offensant. Pour les critiques les plus radicaux, elle constitue un compromis insuffisant tant que persist le cadre narratif d'un assistant servile aux traits africains caricaturaux.

Situation en 2026 : une tradition transformée mais non éteinte

En 2026, le paysage de Sinterklaas aux Pays-Bas a profondément évolué. Dans l'espace officiel — télévision publique, municipalités, écoles, grandes entreprises — le Zwarte Piet en maquillage intégral a quasi disparu au profit du Roetveeg Piet ou d'autres variantes colorées. La majorité des Néerlandais a intégré ces changements sans rupture majeure avec la fête elle-même. Toutefois, dans certaines régions rurales ou au sein de réseaux proches de la droite nationaliste, des défilés avec l'ancienne représentation subsistent, parfois présentés comme actes de résistance culturelle. La dissolution du KOZP ne signifie pas la fin du débat, mais marque la normalisation d'une fête désormais majoritairement débarrassée de ses formes les plus explicitement racialisées dans l'espace public.

En Belgique, où la tradition de Sinterklaas est également célébrée — principalement en Flandre — l'évolution a suivi une trajectoire comparable, avec une adoption progressive des variantes non racisées dans les contextes institutionnels, tout en maintenant des pratiques variables selon les communautés locales.

Questions fréquentes

Zwarte Piet est-il vraiment d'origine raciste ?

Le personnage de Zwarte Piet est apparu en 1850, en pleine période coloniale néerlandaise. Sa représentation visuelle — teint noir intégral, perruque afro, lèvres rouges — reprend des codes du blackface, pratique historiquement associée à la caricature et à la déshumanisation des personnes noires. La majorité des historiens et des experts en études raciales considèrent cette origine comme raciste, même si l'intention des familles qui perpétuent la tradition aujourd'hui est souvent dépourvue de racisme conscient.

Qu'est-ce que le Roetveeg Piet ?

Le Roetveeg Piet (ou Pierre-Suie) est une version alternative de Zwarte Piet dans laquelle le maquillage noir intégral est remplacé par de simples traces de suie sur le visage, suggérant que le personnage s'est sali en passant par les cheminées. Cette variante est aujourd'hui dominante dans les célébrations officielles néerlandaises.

Le mouvement Kick Out Zwarte Piet a-t-il gagné son combat ?

Le collectif KOZP s'est dissous le 30 novembre 2025, estimant avoir atteint ses principaux objectifs : disparition du maquillage intégral dans l'espace officiel, éducation sur le passé colonial, et instauration d'une commémoration nationale de l'esclavage. Le fondateur Jerry Afriyie a cependant précisé que si la visibilité du problème est acquise, la lutte contre le racisme structurel doit être poursuivie par la société néerlandaise dans son ensemble.

La tradition de Sinterklaas est-elle menacée ?

Non. La fête de Sinterklaas reste l'une des célébrations les plus populaires aux Pays-Bas et en Flandre. C'est la représentation de Zwarte Piet sous sa forme traditionnelle en maquillage intégral qui a reculé, non la fête elle-même. La Saint-Nicolas continue d'être célébrée massivement, avec des personnages de Piet adaptés aux nouvelles sensibilités sociales.

Quelle est la position des organisations internationales sur Zwarte Piet ?

Le Comité des droits de l'enfant de l'ONU a recommandé dès 2013 aux Pays-Bas de reexaminer la tradition au regard des stéréotypes raciaux négatifs qu'elle véhicule. Le Réseau européen contre le racisme (ENAR) a également pris position contre la représentation traditionnelle, la qualifiant de forme de blackface incompatible avec les standards européens de non-discrimination.

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