Les trois rois mages : Gaspard, Melchior et Balthazar
Les « trois rois mages » — Gaspard, Melchior et Balthazar — occupent une place centrale dans la tradition chrétienne et dans la culture populaire occidentale. Pourtant, la réalité historique de ces personnages est bien plus complexe et nuancée que leur image festive ne le laisse supposer. Entre le texte biblique laconique qui les introduit, les légendes accumulées au fil des siècles et le culte spectaculaire développé autour de leurs reliques supposées, leur histoire est révélatrice de la manière dont la tradition religieuse façonne et amplifie un récit.
Ce que dit réellement la Bible
La source biblique unique sur les mages est l'Évangile selon Matthieu, chapitre 2, versets 1 à 12. Ce texte, rédigé en grec, parle de magoï — terme grec désignant des astrologues ou des sages d'Orient, souvent rattachés à la tradition zoroastrienne perse. L'évangéliste ne précise ni leur nombre, ni leur nom, ni leur rang social. Il indique seulement qu'ils vinrent « d'Orient », guidés par une étoile, pour rendre hommage à l'enfant Jésus à Bethléem, et qu'ils lui offrirent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
Aucun autre évangile canonique — ni Marc, ni Luc, ni Jean — ne mentionne ces personnages. Le chiffre trois, universellement associé aux mages dans l'imaginaire collectif, n'est donc pas d'origine biblique : il a été déduit du nombre de cadeaux mentionnés, le symbolisme de la triade étant par ailleurs très présent dans la pensée religieuse antique.
L'émergence des noms : Gaspard, Melchior et Balthazar
Les noms des trois mages n'apparaissent dans aucun texte antérieur au VIe siècle. On les trouve pour la première fois dans un évangile apocryphe, l'Évangile arménien de l'Enfance, sous les formes Balthazar, Melkon et Gathaspar. C'est ensuite au VIIIe siècle que les Excerpta latina barbari les popularisent sous les noms latinisés de Melchior, Gaspard et Balthazar, qui s'imposeront durablement dans la chrétienté occidentale.
La tradition leur attribue également des origines géographiques symboliques :
- Melchior aurait été roi des Perses, vieillard à la barbe blanche.
- Balthazar aurait régné sur les Arabes, représenté à la peau sombre.
- Gaspard aurait été roi en Inde, jeune homme imberbe.
Ces attributions reflètent la conception médiévale des trois parties du monde connu — Europe, Asie, Afrique — et la volonté symbolique d'universaliser l'hommage rendu à Jésus : tous les peuples de la terre, représentés par leurs rois, viendraient se prosterner devant lui.
Pourquoi les appelle-t-on « rois » ?
Le titre royal accolé aux mages ne figure pas non plus dans l'Évangile de Matthieu. C'est Tertullien, théologien chrétien du début du IIIe siècle, qui propose l'interprétation royale, en s'appuyant sur plusieurs passages de l'Ancien Testament — notamment le Psaume 72 (« Les rois de Tarsis et des îles lui apporteront des présents ») et le livre d'Isaïe (chapitre 60). Cette lecture typologique, qui cherche dans l'Ancien Testament des « figures » annonçant le Nouveau, finit par s'imposer comme vérité dans la piété populaire.
Les trois cadeaux et leur symbolisme
Les trois offrandes mentionnées par Matthieu ont fait l'objet d'interprétations théologiques riches et cohérentes :
- L'or reconnaît la royauté de Jésus, le « roi de l'univers ».
- L'encens atteste sa divinité, cet aromate étant traditionnellement réservé au culte rendu à Dieu.
- La myrrhe, résine utilisée pour embaumer les morts, préfigure symboliquement la mort et la sépulture du Christ.
Ces trois dimensions — royauté, divinité, humanité mortelle — constituent le cœur théologique du récit de l'Épiphanie dans la tradition chrétienne.
Les reliques de Cologne : un culte médiéval majeur
Au Moyen Âge, le culte des reliques des rois mages prend une ampleur considérable. En 1164, après le sac de Milan par les troupes de l'empereur Frédéric Barberousse, Renaud de Dassel, archevêque de Cologne, reçoit en don de l'empereur les ossements présentés comme ceux des trois mages. Transportés à Cologne, ils déclenchent un pèlerinage d'une importance exceptionnelle.
Pour les abriter, un chef-d'œuvre de l'orfèvrerie médiévale est commandé à Nicolas de Verdun et ses successeurs : la châsse des rois mages, réalisée entre 1181 et 1230. Aujourd'hui encore conservée dans la cathédrale de Cologne, elle est le plus grand reliquaire médiéval au monde. La ville rhénane, devenue au XIIIe siècle un haut lieu de pèlerinage, fut surnommée la « Rome du Nord » ou « Quatrième Rome ». La cathédrale elle-même, dont la construction s'étale du XIIIe au XIXe siècle, a été bâtie en grande partie pour accueillir et magnifier ces reliques.
L'Épiphanie et la galette des rois
La visite des mages est commémorée chaque année le 6 janvier lors de la fête de l'Épiphanie — du grec epiphaneia, « manifestation ». Cette date, douze jours après Noël, marque dans le calendrier liturgique chrétien le moment où Jésus se révèle au monde non-juif, représenté par les mages venus d'Orient.
En France et dans de nombreux pays francophones, cette fête populaire est associée à la galette des rois — une pâtisserie feuilletée à la frangipane (ou une brioche dans le Sud) dans laquelle est dissimulée une fève. Celui qui trouve la fève est couronné « roi » ou « reine » pour la journée. Cette tradition, attestée dès le XIVe siècle en France, mêle les réminiscences des Saturnales romaines à la célébration chrétienne de l'Épiphanie.
Un récit fondateur entre histoire et légende
La question de l'historicité des rois mages reste ouverte. Pour les historiens, aucune source non chrétienne ne corrobore leur existence. L'étoile qu'ils auraient suivie a suscité de nombreuses hypothèses : conjonction de planètes (Jupiter et Saturne en 7 av. J.-C., selon certains astronomes), comète, nova ou supernova. Le massacre des Innocents que le récit de Matthieu rattache à leur visite — Hérode, craignant la naissance d'un roi concurrent, aurait fait tuer tous les enfants de moins de deux ans à Bethléem — n'est attesté par aucune source historique extérieure.
Ce que l'on peut affirmer avec certitude, c'est que les rois mages sont devenus, au fil des siècles, l'une des figures les plus populaires et les plus représentées de l'art chrétien — des mosaïques de Ravenne (VIe siècle) aux tableaux de Rubens, Botticelli ou Gentile da Fabriano — et que leur mémoire continue, en 2026, d'être honorée dans des dizaines de pays à travers le monde chaque premier dimanche de janvier.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il réellement de rois mages selon la Bible ?
La Bible ne précise pas leur nombre. L'Évangile selon Matthieu, seule source biblique les mentionnant, parle simplement de « mages venus d'Orient » sans les dénombrer. Le chiffre trois est une tradition déduite du nombre de cadeaux offerts (or, encens, myrrhe), progressivement fixée à partir du VIe siècle.
Gaspard, Melchior et Balthazar sont-ils des noms bibliques ?
Non. Ces noms n'apparaissent dans aucun texte biblique canonique. Ils émergent dans des écrits apocryphes à partir du VIe siècle et sont popularisés en Occident au VIIIe siècle. La Bible ne leur donne aucun nom.
Où se trouvent les reliques des rois mages ?
Les reliques supposées des trois rois mages sont conservées depuis 1164 dans la cathédrale de Cologne, en Allemagne, à l'intérieur de la châsse des rois mages — le plus grand reliquaire médiéval au monde, réalisé par Nicolas de Verdun entre 1181 et 1230.
Pourquoi fête-t-on les rois mages le 6 janvier ?
Le 6 janvier correspond à l'Épiphanie, fête liturgique chrétienne commémorant la visite des mages à Bethléem, douze jours après Noël (25 décembre). Cette date est fixée dans le calendrier ecclésiastique depuis le IVe siècle dans les Églises d'Orient et d'Occident.
D'où vient la tradition de la galette des rois ?
La galette des rois est une tradition française attestée au XIVe siècle, associée à la fête de l'Épiphanie. Elle mêle une influence des Saturnales romaines — où l'on tirait au sort un « roi » — à la célébration chrétienne de la visite des mages. La fève cachée dans la galette désigne symboliquement le « roi » du jour.