Hatchepsout : la femme qui régna en pharaon sur l'Égypte ancienne
Hatchepsout est l'une des figures les plus remarquables de l'Antiquité égyptienne. Fille de roi, épouse de roi, elle franchit un seuil que peu de femmes avaient franchi avant elle : celui du double couronne, insigne suprême du pouvoir pharaonique. Régnant entre environ 1479 et 1458 av. J.-C., elle gouverna l'Égypte en qualité de pharaon à part entière pendant près de vingt ans, période de paix, de commerce florissant et de constructions monumentales. Son histoire, longtemps effacée, ne fut reconstituée qu'à partir du XIXe siècle, et les recherches archéologiques les plus récentes — y compris en 2025 — continuent d'en affiner la compréhension.
Une naissance au sommet de la royauté
Hatchepsout naît vers 1507 av. J.-C., fille du pharaon Thoutmosis Ier et de son épouse principale Ahmès. Son nom signifie approximativement « Première des femmes nobles ». Élevée dans l'environnement du palais royal de Thèbes, elle reçoit une éducation soignée et est initiée très tôt aux rites religieux liés à la royauté. Sa position de fille de roi lui confère une légitimité dynastique que ses successeurs masculins, issus d'épouses secondaires, ne possèdent pas de naissance.
À la mort de Thoutmosis Ier, son fils Thoutmosis II — né d'une femme de rang inférieur — monte sur le trône. Pour consolider sa légitimité, il épouse sa demi-sœur Hatchepsout, qui devient ainsi Grande Épouse royale. De cette union naît une fille, Néférourê. Thoutmosis II meurt prématurément, vers 1479 av. J.-C., après un règne bref. Son héritier désigné, le futur Thoutmosis III, est alors un enfant en bas âge, né d'une femme secondaire du harem.
De la régence au titre de pharaon
C'est dans ce contexte successoral délicat qu'Hatchepsout assume la régence au nom du jeune Thoutmosis III. Une telle situation n'est pas sans précédent en Égypte : plusieurs reines avaient exercé ce rôle tutélaire, mais généralement pour une courte durée avant que le roi mineur n'accède au pouvoir réel.
Ce qui distingue Hatchepsout, c'est la trajectoire qu'elle emprunte ensuite. Vers la septième année de sa régence (aux alentours de 1473 av. J.-C.), elle adopte la pleine titulature royale : les cinq noms du protocole pharaonique, dont son nom de couronnement Maâtkarê (« La Maât est le ka de Rê »). Elle devient co-pharaon, et non plus simple régente. Thoutmosis III continue de régner nominalement à ses côtés, mais c'est elle qui exerce l'autorité effective.
Les raisons précises de ce basculement font l'objet de débats entre égyptologues. Plusieurs hypothèses ont été avancées : une crise politique interne, peut-être une menace émanant d'une branche concurrente de la famille royale, aurait rendu nécessaire une affirmation plus ferme du pouvoir. D'autres chercheurs insistent sur sa légitimité dynastique supérieure — elle seule était fille de roi — ce qui lui aurait conféré une autorité naturelle que rien dans les usages du temps ne l'empêchait d'exercer pleinement.
Un règne marqué par la prospérité et le rayonnement
Le règne d'Hatchepsout est généralement décrit comme une période de paix et d'abondance. Contrairement à nombre de ses prédécesseurs et successeurs, elle privilégie la diplomatie commerciale à la conquête militaire, ce qui ne signifie pas qu'elle ignore les questions de défense : des expéditions militaires eurent lieu en Nubie et au Levant, mais elles ne constituent pas le cœur de son action.
L'expédition au pays de Pount
L'une des réalisations les plus célèbres de son règne est l'organisation, vers l'an 9, d'une expédition commerciale au pays de Pount — une région côtière d'Afrique orientale correspondant approximativement à l'actuelle Somalie, à l'Érythrée ou à l'Éthiopie. Cinq navires chargés de marchandises égyptiennes en revinrent avec de l'encens, de la myrrhe, de l'ébène, de l'ivoire, de l'or, des animaux exotiques et des arbres vivants d'encens, transplantés ensuite dans les jardins de son temple funéraire. Cette expédition est minutieusement représentée en bas-relief sur les murs de Deir el-Bahari, constituant un témoignage iconographique unique sur le commerce égyptien antique.
Les grands chantiers
Hatchepsout est également l'une des souveraines les plus bâtisseuses du Nouvel Empire. Son architecte de confiance, Sénènmout, supervise la réalisation de son chef-d'œuvre : le temple funéraire de Deir el-Bahari, connu sous son nom égyptien Djéser-Djeserou (« Le Saint des saints »). Édifié en terrasses adossées à la falaise thébaine, il reste aujourd'hui l'un des monuments les mieux conservés d'Égypte et un exemple accompli de l'architecture de la XVIIIe dynastie.
À Karnak, elle fait ériger deux immenses obélisques de granit rose d'Assouan, parmi les plus hauts jamais dressés en Égypte. L'un d'eux se dresse encore aujourd'hui dans le grand temple d'Amon, culminant à près de 29 mètres. Elle finance également des campagnes minières au Sinaï pour le cuivre et la turquoise, et des expéditions en Phénicie pour s'approvisionner en cèdre du Liban.
La représentation masculine : une stratégie de légitimité
L'un des aspects les plus discutés du règne d'Hatchepsout est sa représentation iconographique masculine. À partir du moment où elle assume le titre de pharaon, elle se fait représenter en homme sur ses statues et reliefs : torse nu, barbe postiche, pagne royal. La royauté égyptienne était une fonction masculine dans sa définition rituelle et cosmologique — le pharaon incarnait Horus sur terre — et Hatchepsout adopta les codes visuels de cette fonction.
Pourtant, dans ses inscriptions hiéroglyphiques, les accords grammaticaux révèlent qu'elle se désigne en réalité au féminin. Elle ne cherchait donc pas à dissimuler son sexe biologique, mais à s'approprier pleinement les attributs symboliques de la royauté. Cette dualité — corps féminin, représentation masculine — illustre la complexité de sa position institutionnelle et la souplesse avec laquelle la civilisation égyptienne pouvait accommoder un pouvoir exercé par une femme, pour peu que les formes rituelles fussent respectées.
L'effacement des monuments et la redécouverte moderne
À la mort d'Hatchepsout, vers 1458 av. J.-C., Thoutmosis III règne seul. Environ vingt ans plus tard, un programme systématique d'effacement de sa mémoire est entrepris : son nom est martelé sur les cartouches, ses statues sont abattues et enfouies, ses images remplacées par celles de Thoutmosis Ier, de Thoutmosis II ou de Thoutmosis III lui-même.
Pendant longtemps, les historiens ont interprété cet effacement comme un acte de vengeance personnelle de Thoutmosis III, frustré de sa co-régence prolongée. Or une étude publiée en 2025 par la doctorante Jun Yi Wong (université de Toronto) remet cette lecture en question : l'analyse des archives de fouilles révèle que de nombreuses statues furent cassées en des points précis — cou, taille, pieds — caractéristiques d'une désactivation rituelle, pratique courante pour neutraliser le pouvoir magique des effigies royales après leur déposition dans les caches. Les visages et les inscriptions étaient souvent préservés. L'hostilité personnelle ne serait donc pas la seule explication : des motifs rituels et pratiques auraient prévalu.
L'existence d'Hatchepsout est redécouverte au XIXe siècle par Jean-François Champollion, qui ne parvient pas à concilier des inscriptions au féminin avec des représentations d'apparence masculine sur les monuments de Deir el-Bahari. Le mystère est progressivement élucidé au cours du XXe siècle. En 2007, l'égyptologue Zahi Hawass identifie formellement sa momie — conservée au musée du Caire sous le numéro KV60 — grâce à la correspondance entre une dent trouvée dans un coffret à son nom et l'alvéole dentaire de la momie, confirmée par scanner CT.
Questions fréquentes
Hatchepsout était-elle vraiment un pharaon ou seulement une régente ?
Hatchepsout fut d'abord régente du jeune Thoutmosis III, puis adopta la pleine titulature pharaonique — les cinq noms royaux, la double couronne, l'uraeus — faisant d'elle un co-pharaon à part entière, et non une simple tutrice. Elle régna ainsi souverainement pendant environ vingt ans, de 1479 à 1458 av. J.-C.
Pourquoi Hatchepsout se faisait-elle représenter en homme ?
La royauté égyptienne était rituellement masculine : le pharaon incarnait le dieu Horus. En adoptant les attributs visuels masculins (barbe postiche, torse nu, pagne royal), Hatchepsout s'appropriait la légitimité symbolique de la fonction. Dans ses textes hiéroglyphiques, en revanche, elle employait des accords féminins, prouvant qu'elle n'entendait pas effacer son identité féminine.
Pourquoi ses monuments ont-ils été détruits après sa mort ?
Un effacement de sa mémoire fut entrepris environ vingt ans après sa mort, longtemps attribué à la vengeance de Thoutmosis III. Des recherches récentes (2025) nuancent cette interprétation : une partie de la destruction des statues correspondrait à une pratique de désactivation rituelle courante en Égypte ancienne, plutôt qu'à une haine personnelle.
Comment a-t-on identifié la momie d'Hatchepsout ?
En 2007, l'égyptologue Zahi Hawass a établi l'identité de la momie KV60 en faisant correspondre une dent isolée — trouvée dans un coffret portant le nom d'Hatchepsout — avec l'alvéole dentaire de la momie, grâce à un examen par scanner CT (tomographie). L'ADN a également été analysé pour confirmer son appartenance à la lignée royale.
Quelle est la réalisation la plus célèbre d'Hatchepsout ?
Son temple funéraire de Deir el-Bahari, appelé Djéser-Djeserou (« Le Saint des saints »), est considéré comme son chef-d'œuvre architectural. Conçu par son architecte Sénènmout, il est édifié en terrasses adossées à la falaise thébaine et demeure l'un des monuments les mieux conservés de l'Égypte ancienne. L'expédition commerciale au pays de Pount, dont les reliefs ornent ses murs, est également une réalisation emblématique de son règne.