Auteur de la Chanson de Roland : l'énigme Turold
La Chanson de Roland est l'un des monuments fondateurs de la littérature française. Composée à la fin du XIe siècle, cette épopée héroïque met en scène la mort de Roland, neveu de Charlemagne, lors de la bataille de Roncevaux en 778. Pourtant, malgré sa célébrité, l'identité de son auteur demeure l'une des grandes questions ouvertes de la philologie médiévale. Un seul indice subsiste : le nom de Turold, mentionné dans le dernier vers du manuscrit le plus ancien.
Une œuvre fondatrice, un auteur incertain
La Chanson de Roland appartient au genre des chansons de geste, ces longs poèmes épiques chantés au Moyen Âge par des jongleurs itinérants. Elle raconte la trahison de Ganelon, beau-père de Roland, qui livre l'arrière-garde de l'armée franque à l'ennemi. Roland refuse d'appeler Charlemagne au secours en sonnant son olifant, par fierté, et périt avec ses compagnons dans les défilés des Pyrénées.
La version la plus ancienne qui nous soit parvenue est conservée dans le manuscrit d'Oxford (Bodleian Library, MS Digby 23), rédigé en anglo-normand et daté de la première moitié du XIIe siècle — vraisemblablement entre 1125 et 1150. Le poème lui-même aurait été composé vers 1090, selon la majorité des médiévistes. Il compte environ 4 000 vers dans cette version, répartis en laisses assonancées.
L'énigme du vers final : « Ci falt la geste que Turoldus declinet »
Le manuscrit d'Oxford se clôt par ce vers cryptique : « Ci falt la geste que Turoldus declinet. » Soit, dans une traduction littérale : « Ici finit la chanson que Turold récite [ou compose, ou transcrit]. »
Ce vers unique est la seule trace nominale d'un auteur potentiel — et son interprétation est loin d'être évidente. Chacun des mots clés prête à débat :
- Turoldus : latinisation du prénom normand Turold ou Théroulde, nom relativement courant dans l'aristocratie et le clergé normand du XIe siècle.
- declinet : le verbe latin declinare peut signifier « composer », « réciter », « décliner (au sens grammatical) » ou simplement « copier ». Aucun consensus ne s'est imposé.
- geste : désigne ici le poème épique, la « geste » au sens médiéval de récit héroïque transmis oralement puis mis par écrit.
Cette ambiguïté fondamentale empêche de conclure avec certitude si Turold est l'auteur original de l'œuvre, le remanieur d'une version antérieure, le récitant qui l'a mise en forme, ou simplement le copiste du manuscrit.
Qui était Turold ? Les principales hypothèses
Plusieurs personnages historiques portant le nom de Turold ont été proposés par les chercheurs au fil des siècles :
- Turold, abbé de Peterborough (mort en 1098) : moine normand établi en Angleterre après la Conquête de 1066, il est l'une des figures les plus souvent citées. Son profil d'ecclésiastique lettré et son appartenance au monde normand correspondent bien au contexte culturel du poème.
- Turold d'Envermeu, évêque de Bayeux de 1097 à 1104 : autre candidat normand de haut rang, sans preuve décisive en sa faveur.
- Un jongleur anonyme nommé Turold : certains médiévistes estiment que ce Turold était un récitant professionnel, dont le nom a été inséré dans le texte comme signature d'usage à la fin d'une performance.
Par ailleurs, une représentation sur la tapisserie de Bayeux (brodée vers 1070-1080) montre un personnage de petite taille tenant les rênes de deux chevaux, avec la légende « Turold ». Si ce Turold est bien le même, cela suggère qu'il s'agissait d'un personnage réel de l'entourage normand — mais son lien avec le poème reste purement hypothétique.
Une œuvre collectivement forgée
Au-delà de la question du nom, les spécialistes de littérature médiévale insistent sur le fait que la Chanson de Roland est le produit d'une tradition orale longue et collective. Avant d'être fixée par écrit, l'épopée a été chantée, remaniée, amplifiée pendant des générations. La notion d'auteur unique, au sens moderne du terme, ne s'applique qu'imparfaitement à ce type d'œuvre.
Il existe d'ailleurs plusieurs versions de la chanson, dont certaines beaucoup plus longues (jusqu'à 10 000 vers dans des manuscrits ultérieurs), qui trahissent des mains et des époques différentes. Le manuscrit d'Oxford, malgré son ancienneté, n'est pas nécessairement le plus proche de l'original.
La Chanson de Roland est donc officiellement considérée comme une œuvre anonyme, dont Turold constitue la seule et fragile signature — un fantôme dans la marge du parchemin.
Questions fréquentes
Qui a écrit la Chanson de Roland ?
L'auteur de la Chanson de Roland est inconnu. Le seul indice est le nom de Turold (en latin Turoldus), mentionné dans le dernier vers du manuscrit d'Oxford. Ce Turold pourrait être l'auteur, le remanieur ou le copiste — l'ambiguïté du texte ne permet pas de le déterminer avec certitude.
Qu'est-ce que le manuscrit d'Oxford ?
Le manuscrit d'Oxford (Bodleian Library, MS Digby 23) est la plus ancienne copie conservée de la Chanson de Roland. Rédigé en anglo-normand entre 1125 et 1150 environ, il contient quelque 4 000 vers et se conclut par le vers mentionnant Turold.
Quand a été composée la Chanson de Roland ?
La version du manuscrit d'Oxford est estimée composée vers 1090, à la fin du XIe siècle. Elle s'inspire d'événements historiques remontant à 778 (la bataille de Roncevaux), transmis pendant trois siècles par la tradition orale avant d'être fixés par écrit.
La Chanson de Roland est-elle une œuvre anonyme ?
Oui, dans le sens où aucun auteur identifié avec certitude ne peut lui être attribué. Elle est le fruit d'une longue élaboration collective et orale. Le nom de Turold, seule mention nominale, reste trop ambigu pour constituer une attribution définitive.