Zurich, berceau de la Réforme protestante en Suisse
Si Martin Luther déclenche la Réforme en Allemagne en 1517 avec ses fameuses thèses de Wittenberg, c'est la ville de Zurich qui joue le rôle de berceau de la Réforme protestante en Suisse. C'est là qu'Ulrich Zwingli, prédicateur de la cathédrale du Grossmünster, entame dès 1519 une remise en cause radicale de l'Église catholique. Le mouvement réformateur zurichois, indépendant de celui de Luther tout en s'en inspirant, transforme profondément la Confédération helvétique au cours du XVIe siècle et donne naissance à la tradition réformée suisse, distincte du luthéranisme.
Zurich au début du XVIe siècle
Au début du XVIe siècle, Zurich est l'un des cantons les plus influents de la Confédération helvétique. La cité est animée par un esprit humaniste nourri par les échanges avec les universités de Vienne et de Bâle, et par la circulation des idées érasmiennes. C'est dans ce contexte intellectuellement fertile qu'Ulrich Zwingli, né le 1er janvier 1484 à Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, est appelé en décembre 1518 pour occuper le poste de Leutpriester (curé du peuple) au Grossmünster, la grande collégiale de la ville.
Zwingli arrive à Zurich imprégné de l'humanisme chrétien et d'une connaissance approfondie des Écritures. Dès janvier 1519, il rompt avec la pratique liturgique habituelle : au lieu de commenter l'épître ou l'évangile du jour selon le lectionnaire romain, il entreprend de lire et d'expliquer l'Évangile de Matthieu dans son entier, puis les autres livres du Nouveau Testament. Cette méthode d'exégèse directe des textes bibliques, sans l'intermédiaire de la tradition scolastique, pose les premières fondations de la réforme zurichoise.
L'affaire des saucisses (1522) : l'étincelle publique
Le premier acte public de la Réforme à Zurich survient le 9 mars 1522, lors de ce que l'histoire retiendra sous le nom d'affaire des saucisses. L'imprimeur humaniste Christoph Froschauer, en pleine période de carême, sert des saucisses séchées à ses ouvriers et à plusieurs prêtres présents dans son atelier. La consommation de viande est formellement interdite par l'Église catholique durant ce temps de pénitence.
Zwingli, présent ce soir-là, s'abstient personnellement de manger, mais défend publiquement le geste de Froschauer. Dans un sermon intitulé Von Erkiesen und Freiheit der Speisen (Du choix et de la liberté des aliments), il affirme que les prescriptions alimentaires du carême ne reposent sur aucun fondement scripturaire et que les chrétiens sont libres devant Dieu. Cet épisode, en apparence anecdotique, est considéré par les historiens comme le déclencheur symbolique de la Réforme zurichoise : pour la première fois, une autorité religieuse zurichoise conteste publiquement et ouvertement un précepte de l'Église de Rome.
Les disputations de 1523 et les 67 articles
L'élan réformateur prend une forme institutionnelle lors de la première disputation de Zurich, organisée le 29 janvier 1523 par le Conseil de la ville. Zwingli y présente ses 67 Articles, un document programmatique dans lequel il expose ses critiques du catholicisme et les fondements de sa théologie réformée : primauté absolue des Écritures, rejet du purgatoire, de la prière aux saints, du célibat obligatoire des prêtres, et remise en cause de l'autorité du pape. Quelque six cents personnes assistent à ce débat, et le Conseil tranche en faveur de Zwingli, lui donnant mandat de continuer à prêcher selon l'Évangile.
Une deuxième disputation, en octobre 1523, aborde la question des images dans les lieux de culte et du sacrifice de la messe. Ces débats débouchent sur des décisions concrètes : les églises zurichoises sont progressivement vidées de leurs statues et ornements, et la messe latine abolie en 1525, remplacée par une liturgie en langue allemande centrée sur la Cène, désormais interprétée comme un simple mémorial de la mort du Christ — une position qui distinguera durablement le zwinglianisme du luthéranisme.
1525 : Zurich, premier canton officiellement réformé
En avril 1525, Zurich devient officiellement le premier canton de la Confédération helvétique à adopter la Réforme. Le Conseil municipal supprime les monastères, sécularise leurs biens, dispense les prêtres du célibat et confie à l'État l'administration des institutions religieuses. Zwingli lui-même épouse Anna Reinhart, une veuve, donnant l'exemple de la rupture avec le célibat clérical.
La réforme zurichoise se distingue par son caractère civique et communautaire : ce n'est pas un prince qui impose la nouvelle foi (comme dans les territoires allemands), mais un conseil municipal élu qui l'adopte au terme de débats publics, conférant à la Réforme helvétique une dimension démocratique originale.
La diffusion à travers la Confédération
L'exemple de Zurich fait rapidement des émules. Berne adopte la Réforme en 1528, Bâle et Schaffhouse en 1529, puis plusieurs cantons de Suisse orientale. Cependant, les cantons forestiers catholiques — Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Zoug, Fribourg, Soleure — résistent. Cette fracture confessionnelle conduit à deux guerres de Kappel. La seconde, en octobre 1531, est fatale à Zwingli : il meurt sur le champ de bataille le 11 octobre 1531, à 47 ans, en tant qu'aumônier militaire. Son successeur à Zurich, Heinrich Bullinger, consolidera l'œuvre réformatrice et jouera un rôle capital dans l'unification doctrinale du protestantisme suisse.
Genève et Calvin : un second foyer réformateur
Si Zurich est le berceau de la Réforme suisse, Genève en devient le second grand centre à partir des années 1536, sous l'impulsion de Guillaume Farel puis de Jean Calvin. Genève adopte officiellement la Réforme en mai 1536. Calvin, qui s'y installe la même année avant d'en être banni en 1538, puis rappelé en 1541, y développe une théologie et une organisation ecclésiale distinctes — le calvinisme — qui rayonneront bien au-delà des Alpes, vers la France, les Pays-Bas, l'Écosse et l'Angleterre.
Les deux traditions, zwinglienne et calviniste, se rapprochent théologiquement grâce au Consensus Tigurinus de 1549, signé entre Bullinger et Calvin, puis à la Confessio Helvetica posterior de 1566, qui unifie les Églises réformées de Suisse sous une même confession de foi. Zurich et Genève restent ainsi les deux piliers du protestantisme réformé helvétique, mais c'est bien Zurich qui en a posé la première pierre.
Questions fréquentes
Quelle ville suisse est considérée comme le berceau de la Réforme ?
Zurich est la ville considérée comme le berceau de la Réforme protestante en Suisse. C'est là qu'Ulrich Zwingli entame dès 1519 son œuvre réformatrice depuis la chaire du Grossmünster, et que la Réforme est officiellement adoptée en 1525, faisant de Zurich le premier canton réformé de la Confédération helvétique.
Qui est le réformateur à l'origine de la Réforme à Zurich ?
Ulrich Zwingli (1484–1531) est le principal artisan de la Réforme zurichoise. Prédicateur au Grossmünster à partir de 1519, il publie en 1523 ses 67 Articles, fondement doctrinal de la Réforme suisse, et mène jusqu'à sa mort en 1531 la transformation religieuse et institutionnelle de Zurich.
Quelle est la différence entre la Réforme de Zurich et celle de Genève ?
La Réforme de Zurich, initiée par Zwingli dès 1519, précède celle de Genève d'une quinzaine d'années. Genève adopte la Réforme en 1536 sous l'influence de Calvin, dont la théologie — notamment la doctrine de la prédestination et l'organisation presbytérienne de l'Église — diffère sensiblement du zwinglianisme. Les deux courants fusionnent progressivement dans la tradition réformée helvétique à partir du Consensus Tigurinus de 1549.
Qu'est-ce que l'affaire des saucisses et quel est son lien avec la Réforme ?
L'affaire des saucisses désigne un épisode survenu le 9 mars 1522 à Zurich, lorsque l'imprimeur Christoph Froschauer servit de la viande durant le carême, en violation des prescriptions catholiques. Zwingli défendit publiquement cet acte au nom de la liberté chrétienne, déclenchant ainsi la première controverse publique de la Réforme zurichoise. Cet événement symbolique est considéré comme le point de départ officieux de la Réforme en Suisse.
La Réforme s'est-elle répandue à toute la Suisse ?
Non. La Réforme a divisé la Confédération helvétique. Si Zurich, Berne, Bâle et Schaffhouse l'ont adoptée entre 1525 et 1529, les cantons forestiers catholiques (Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Zoug) ont résisté. Cette division a conduit à deux guerres de Kappel (1529 et 1531), et la Suisse est restée confessionnellement partagée entre protestantisme réformé et catholicisme, une réalité qui perdure en partie jusqu'à aujourd'hui.