L'histoire du nom "ours en peluche" : des origines présidentielles
L'ours en peluche est l'un des jouets les plus universellement reconnus au monde. Pourtant, derrière ce compagnon d'enfance se cache une histoire remarquable qui mêle politique américaine, caricature de presse et entrepreneuriat transatlantique. Son surnom anglais, teddy bear, qui a largement influencé son image dans le monde entier, remonte à un seul événement : une partie de chasse présidentielle manquée en novembre 1902.
Une partie de chasse qui tourne mal
Le 14 novembre 1902, le vingt-sixième président des États-Unis, Theodore Roosevelt, se rend dans le delta du Yazoo, dans le Mississippi, pour une expédition de chasse. Le déplacement a aussi un motif officieux : aider à trancher un différend frontalier entre le Mississippi et la Louisiane. Mais la chasse elle-même tourne à la déconvenue. Après plusieurs jours sans succès, les assistants du président capturent un ours noir de Louisiane, le blessent et l'attachent à un arbre pour que Roosevelt puisse l'abattre à sa guise.
Le président refuse. Tirer sur un animal épuisé et ligoté lui paraît contraire aux règles élémentaires de la chasse fair-play, un idéal chevaleresque auquel il est profondément attaché. Il ordonne même qu'on mette fin aux souffrances de l'animal, mais sans se salir les mains d'une telle prise. Ce geste, aussi anodin qu'il puisse sembler, va parcourir le monde entier.
La caricature qui change tout
L'anecdote est relatée dans les journaux le lendemain. Clifford Berryman, caricaturiste au Washington Post, s'en empare et publie le 16 novembre 1902 un dessin satirique intitulé Drawing the Line in Mississippi — « tracer la ligne dans le Mississippi », formulation qui joue sur le double sens géographique et moral. On y voit Roosevelt, de dos, tenant son fusil, refusant de tirer sur un petit ourson tremblant attaché à un arbre.
Ce dessin connaît une diffusion immédiate et massive. Berryman lui-même reprend la figure de l'ourson dans de nombreuses caricatures ultérieures, le rendant au fil du temps de plus en plus petit et mignon, jusqu'à en faire une mascotte récurrente du président. L'image s'impose dans la conscience collective américaine : Roosevelt et son petit ours deviennent indissociables.
Morris Michtom et la naissance du "Teddy's Bear"
À Brooklyn, New York, un immigrant russe nommé Morris Michtom tient avec sa femme Rose un magasin de bonbons et de petits jouets artisanaux. En voyant la caricature de Berryman, il a une idée simple et géniale : fabriquer un ours en tissu et le mettre en vitrine, en hommage au geste présidentiel. Rose confectionne le jouet ; Morris l'expose avec une étiquette : "Teddy's Bear" — l'ours de Teddy, le surnom populaire de Theodore Roosevelt.
Le succès est immédiat. Michtom aurait même écrit au président pour lui demander l'autorisation d'utiliser son prénom. Roosevelt, selon la tradition, aurait répondu avec humour qu'il doutait que son nom soit d'une grande utilité pour le commerce des jouets — mais qu'il accordait sa bénédiction. Michtom fonde peu après l'Ideal Novelty and Toy Company, qui deviendra l'un des plus grands fabricants de jouets des États-Unis au XXe siècle.
Richard Steiff et la création parallèle allemande
À l'autre bout de l'Atlantique, sans aucune connaissance de l'épisode américain, un jeune designer allemand nommé Richard Steiff travaille sur un projet similaire. Neveu de Margarete Steiff, fondatrice d'un atelier de jouets en feutre et en laine dans la région de Stuttgart, il réalise des croquis d'ours lors de visites répétées au zoo de la ville. Il conçoit un modèle articulé, le Bear PB 55, dont les membres sont mobiles grâce à des tiges métalliques et dont le corps est rembourré de sciure de bois.
L'ours Steiff est présenté à la foire internationale du jouet de Leipzig en mars 1903. La réception est d'abord froide — les acheteurs européens ne voient pas l'intérêt d'un ours articulé. Mais le dernier jour du salon, un acheteur américain passe une commande de 3 000 exemplaires. Cet acheteur connaissait vraisemblablement l'engouement naissant pour le teddy bear aux États-Unis. La marque Steiff, avec son célèbre bouton dans l'oreille, est aujourd'hui encore l'une des références mondiales du secteur.
Pourquoi "Teddy" ? L'importance du surnom présidentiel
Le nom teddy est un diminutif affectueux de Theodore. Theodore Roosevelt était universellement appelé "Teddy" par la presse et l'opinion publique de son époque, même s'il n'appréciait pas particulièrement ce surnom dans la vie privée. C'est précisément cette familiarité populaire qui a rendu le transfert du nom au jouet aussi naturel et durable.
Le terme teddy bear s'impose en anglais dès 1906-1907 et entre dans les dictionnaires américains. Il traverse l'Atlantique rapidement : en France, les premiers ours en peluche apparaissent dans les catalogues d'étrennes dès 1907, importés majoritairement d'Allemagne par les maisons Steiff et leurs distributeurs.
Le "nounours" français et les fabricants nationaux
En français, l'ours en peluche reçoit plusieurs appellations. Le terme technique est bien "ours en peluche", mais les enfants ont spontanément créé le mot "nounours", contraction affective de "nounours" — lui-même dérivé de "ours" redoublé à la manière du langage enfantin. Ce mot, typiquement français, n'a pas d'équivalent direct en anglais ou en allemand et témoigne de l'appropriation culturelle que chaque langue a faite du jouet.
L'industrie française de la peluche se développe plus tardivement. Le premier fabricant français d'ours en peluche est Marcel Pintel, qui ajoute un modèle ours à sa gamme de jouets en tissu en 1921. La société FADAP lui emboîte le pas peu après. Ces maisons connaissent leur apogée dans l'entre-deux-guerres, avant de devoir s'adapter après 1945 à l'arrivée de matières synthétiques plus douces qui remplacent le mohair traditionnel et la sciure.
Un jouet, un mythe durable
En 2026, l'ours en peluche reste l'un des jouets les plus vendus dans le monde. Son nom porte toujours l'empreinte de cet instant précis de novembre 1902 où un président américain a refusé de tirer sur un animal sans défense. Ce qui aurait pu n'être qu'une anecdote politique mineure s'est transformé, via une caricature de presse, en une légende commerciale et culturelle qui traverse les générations. Le jouet a aussi généré une industrie de collection : les ours anciens, notamment les modèles Steiff du début du XXe siècle, atteignent régulièrement des prix élevés dans les ventes aux enchères spécialisées.
Questions fréquentes
Pourquoi l'ours en peluche s'appelle-t-il "teddy bear" ?
Le nom vient du président américain Theodore "Teddy" Roosevelt. En novembre 1902, une caricature de presse le représentait refusant de tirer sur un ours attaché lors d'une partie de chasse. L'image inspira le fabricant Morris Michtom, qui créa un ours en tissu baptisé "Teddy's Bear" en hommage au président.
Qui a inventé l'ours en peluche ?
Deux créateurs indépendants ont inventé l'ours en peluche quasi simultanément : Morris Michtom aux États-Unis (fin 1902, à Brooklyn) et Richard Steiff en Allemagne (modèle présenté à Leipzig en 1903). Aucun n'avait connaissance des travaux de l'autre en raison des lenteurs des communications transatlantiques de l'époque.
D'où vient le mot "nounours" en français ?
"Nounours" est une création du langage enfantin français, formée par redoublement affectif du mot "ours". Il s'agit d'un terme typiquement francophone sans équivalent direct dans d'autres langues, qui illustre comment chaque culture a adapté à sa manière le jouet importé d'Amérique et d'Allemagne au début du XXe siècle.
Quand l'ours en peluche est-il apparu en France ?
L'ours en peluche apparaît dans les catalogues d'étrennes français dès 1907, principalement sous forme d'importations allemandes de la marque Steiff. La production française démarre véritablement en 1921 avec le fabricant Marcel Pintel, suivi par la société FADAP.
Theodore Roosevelt a-t-il vraiment refusé de tirer sur un ours ?
Oui. Le 14 novembre 1902, lors d'une chasse dans le delta du Yazoo (Mississippi), des assistants capturèrent un ours noir et l'attachèrent pour que Roosevelt puisse l'abattre. Il refusa, estimant le geste contraire à l'éthique de la chasse. Cet épisode fut immortalisé deux jours plus tard par la caricature de Clifford Berryman dans le Washington Post.