Shell aux Pays-Bas : histoire d'un géant pétrolier
Shell, l'une des plus grandes compagnies énergétiques au monde, est profondément enracinée dans l'histoire des Pays-Bas. Née d'une initiative néerlandaise à la fin du XIXe siècle, la société s'est développée sur plus d'un siècle en faisant de La Haye l'un de ses centres névralgiques, avant de consommer une rupture symbolique en 2022 en transférant son siège statutaire à Londres. Entre gloire industrielle, controverses environnementales et batailles juridiques, le rapport entre Shell et les Pays-Bas reste l'un des chapitres les plus significatifs de l'histoire économique européenne.
Les origines néerlandaises : la Royal Dutch Petroleum Company (1890)
L'histoire commence en 1890, lorsque le commerçant néerlandais Aeilko Jans Zijlker et l'entrepreneur J.B. August Kessler fondent à La Haye la Royal Dutch Petroleum Company — en néerlandais Koninklijke Nederlandse Petroleum Maatschappij. La société est créée pour exploiter une concession pétrolière à Pangkalan Brandan, dans le nord de Sumatra, alors partie des Indes néerlandaises (l'actuelle Indonésie). Le qualificatif « Royal » (« Koninklijke ») tient au soutien accordé par le roi Guillaume III des Pays-Bas, lequel décède la même année, laissant place à une régence.
L'entreprise se distingue rapidement dans un secteur alors dominé par l'américain Standard Oil de John D. Rockefeller. La Royal Dutch bénéficie d'un accès direct aux champs pétroliers d'Asie du Sud-Est et d'un réseau de distribution en pleine expansion. Sous la direction d'August Kessler puis, à partir de 1896, d'un jeune financier ambitieux recruté pour les opérations commerciales — Henri Deterding —, la compagnie s'impose comme un acteur majeur de l'industrie pétrolière internationale.
La fusion de 1907 : naissance d'un géant mondial
En parallèle, la Shell Transport and Trading Company est fondée en 1897 au Royaume-Uni par Marcus Samuel, un marchand londonien qui avait bâti sa fortune dans le commerce avec l'Asie. Le nom « Shell » fait référence aux coquillages que son père vendait autrefois. La compagnie britannique transporte et commercialise du pétrole en provenance de Russie et d'Asie, se dotant d'une flotte de pétroliers innovants.
Face à la pression croissante exercée par la Standard Oil, les deux sociétés rivales prennent la décision stratégique de fusionner en avril 1907, formant le Groupe Royal Dutch/Shell. La répartition du capital reflète la prédominance néerlandaise : 60 % reviennent à Royal Dutch, 40 % à Shell Transport. Les sièges sociaux sont établis à La Haye pour la branche néerlandaise et à Londres pour la branche britannique, une architecture duale qui perdurera pendant plus d'un siècle. Les actions Royal Dutch sont cotées à la Bourse d'Amsterdam, celles de Shell Transport au London Stock Exchange.
Henri Deterding, le « Napoléon du pétrole »
Après la mort brutale de Kessler à Naples en 1900, Henri Deterding (1866-1939) prend les commandes de la Royal Dutch et, avec la fusion de 1907, de l'ensemble du groupe. Surnommé le « Napoléon du pétrole », il dirige Shell pendant vingt-neuf ans avec une autorité sans partage. Sous son impulsion, le groupe développe agressivement ses activités dans le monde entier : Europe, Amériques, Moyen-Orient, Asie.
Entre 1910 et 1914, Shell s'attaque frontalement au marché américain pour contrebalancer la domination de Standard Oil. En 1911, le démantèlement de Standard Oil ordonné par la justice américaine au titre des lois antitrust hisse momentanément Royal Dutch/Shell au rang de première compagnie pétrolière mondiale. La personnalité de Deterding reste cependant controversée : ses sympathies affichées pour le nazisme dans les années 1930, avant sa mort en 1939, ont durablement entaché sa réputation.
Le gisement de Groningue et la NAM
L'après-guerre marque une nouvelle étape décisive pour Shell aux Pays-Bas. En 1959, un immense gisement de gaz naturel est découvert à Groningue, dans le nord-est du pays. Son exploitation est confiée à la Nederlandse Aardolie Maatschappij (NAM), une coentreprise créée à parts égales entre Shell et ExxonMobil, en partenariat avec l'État néerlandais. Entre 1963 et 2022, le gisement produit plus de 2 200 milliards de mètres cubes de gaz, générant quelque 364 milliards d'euros pour l'État et 65 milliards pour les compagnies.
L'exploitation intensive du sous-sol provoque cependant plus de 1 600 séismes, endommageant des milliers de maisons et d'infrastructures publiques. Face à la pression populaire et aux risques croissants, le gouvernement néerlandais décide de mettre fin à l'extraction. Le gisement de Groningue est officiellement fermé le 1er octobre 2023. Le contentieux financier entre NAM, ses actionnaires Shell et ExxonMobil, et l'État néerlandais reste pendant en 2026 : des procédures d'arbitrage international ont été lancées par les deux compagnies pour contester leur part de responsabilité dans le financement des réparations estimées à plusieurs milliards d'euros.
Le procès climatique historique (2021-2024)
En mai 2019, l'ONG néerlandaise Milieudefensie (les Amis de la Terre Pays-Bas), Greenpeace et plus de 17 000 citoyens néerlandais assignent Shell en justice, réclamant une réduction drastique de ses émissions de gaz à effet de serre. Le 26 mai 2021, le tribunal de district de La Haye rend un jugement historique, sans précédent dans le monde : Shell est condamné à réduire ses émissions de CO₂ de 45 % d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 2019, y compris les émissions induites par l'usage des produits qu'elle vend.
Shell fait immédiatement appel. En novembre 2024, la cour d'appel de La Haye annule le jugement. Si elle reconnaît que Shell a un « devoir de diligence » dans la lutte contre le changement climatique, elle considère que la justice ne peut contraindre une entreprise à respecter des objectifs chiffrés de réduction. Cette décision, bien qu'un revers pour les défenseurs du climat, contribue à alimenter le débat international sur la portée du contentieux climatique.
Le déménagement à Londres et la fin d'une ère (2022)
En novembre 2021, Shell annonce son intention de transférer son siège statutaire des Pays-Bas vers le Royaume-Uni, et de simplifier sa structure actionnariale duale héritée de 1907. La mesure est approuvée à 99,77 % par les actionnaires lors d'une assemblée générale tenue à Rotterdam. Le transfert effectif a lieu au début de l'année 2022 : la société abandonne le nom centenaire de « Royal Dutch Shell » pour s'appeler simplement Shell plc, avec un siège unique à Londres.
Les dirigeants justifient officiellement cette décision par une volonté de simplifier la gouvernance et de faciliter les versements de dividendes. Toutefois, de nombreux observateurs y voient également une stratégie pour échapper à la juridiction néerlandaise, dans le contexte de la condamnation climatique de 2021. Cette rupture marque symboliquement la fin de plus de 130 ans de présence institutionnelle du groupe aux Pays-Bas, même si Shell y maintient d'importantes activités opérationnelles.
Shell aux Pays-Bas en 2026
En 2026, Shell conserve une présence industrielle et commerciale significative aux Pays-Bas, notamment à travers ses filiales actives dans le raffinage, la chimie et la distribution d'énergie. Le pays reste l'un des marchés européens stratégiques du groupe. Sur le plan juridique, les contentieux liés à Groningue continuent devant les instances arbitrales internationales. Shell a par ailleurs publié ses Energy Security Scenarios 2026, un document prospectif traçant trois scénarios pour la transition énergétique mondiale, dans lequel les Pays-Bas figurent comme territoire emblématique de l'évolution vers les énergies bas-carbone.
Questions fréquentes
Où Shell a-t-il été fondé ?
Shell trouve ses origines aux Pays-Bas : la Royal Dutch Petroleum Company a été fondée à La Haye en 1890 pour exploiter des gisements pétroliers à Sumatra, dans les Indes néerlandaises. La fusion avec la britannique Shell Transport and Trading Company intervient en 1907.
Pourquoi Shell a-t-il quitté les Pays-Bas ?
En 2022, Shell a transféré son siège statutaire de La Haye à Londres, simplifiant sa structure duale héritée de 1907. L'entreprise invoque la rationalisation de la gouvernance, mais de nombreux observateurs estiment que la décision visait aussi à s'éloigner de la juridiction néerlandaise, après la condamnation climatique historique de mai 2021.
Qu'est-ce que le gisement de Groningue et quel est le rôle de Shell ?
Le gisement de Groningue, découvert en 1959, a été exploité par la NAM, une coentreprise Shell-ExxonMobil. Il a produit plus de 2 200 milliards de m³ de gaz en six décennies. L'exploitation a causé plus de 1 600 séismes. Le gisement a été fermé le 1er octobre 2023, et des litiges arbitraux entre Shell, ExxonMobil et l'État néerlandais restent ouverts en 2026.
Qu'a décidé la justice néerlandaise concernant Shell et le climat ?
En mai 2021, le tribunal de La Haye avait ordonné à Shell de réduire ses émissions de CO₂ de 45 % d'ici 2030 — une première mondiale. En novembre 2024, la cour d'appel de La Haye a annulé ce jugement, estimant qu'une entreprise ne pouvait être contrainte à respecter des objectifs chiffrés, tout en reconnaissant son devoir de diligence climatique.
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