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La labrys : histoire et symbolisme de la hache double

Publié 12. mars 2025 Mis à jour 15. juin 2026

Quel est le récit fascinant de la labrys, la hache double ?

La labrys — du grec ancien λάβρυς, lui-même emprunté au lydien selon Plutarque — est une hache à double tranchant symétrique dont l'histoire s'étend sur plus de huit millénaires. Objet rituel, insigne du pouvoir sacré, puis emblème contemporain du féminisme radical, la labrys traverse les civilisations sans perdre sa force d'évocation. Son récit mêle archéologie, mythologie et réappropriation culturelle dans une trajectoire qui part des confins de l'Anatolie néolithique pour atteindre les mouvements d'émancipation du XXe siècle.

Aux origines : de l'Anatolie néolithique à l'âge du bronze égéen

Les traces les plus anciennes de haches à double tranchant remontent à Çatalhöyük, un site néolithique d'Anatolie centrale (actuelle Turquie), dont l'occupation s'étend approximativement de 7 500 à 5 700 avant notre ère. Des représentations gravées sur des parois et des figurines féminines associées à cet outil suggèrent dès cette époque un lien entre la double hache et un culte de la féminité ou d'une divinité maternelle. Il ne s'agit pas encore d'un objet standardisé, mais d'une forme récurrente qui préfigure ce que la civilisation minoenne élèvera au rang de symbole absolu.

La diffusion vers la péninsule égéenne s'accélère durant l'âge du bronze. La forme bifaciale, pratique pour abattre des arbres ou sacrifier des animaux, acquiert progressivement une dimension cérémonielle qui finit par prendre le pas sur son usage pratique.

La labrys dans la civilisation minoenne

C'est en Crète minoenne, entre environ 2 700 et 1 450 avant notre ère, que la labrys atteint son apogée symbolique. À Cnossos, Phaistos, Malia et dans d'innombrables sanctuaires de hauteur (peak sanctuaries), la double hache est omniprésente : sculptée dans la pierre des piliers, peinte sur les fresques, fondue dans l'or et le bronze pour servir d'offrande votives. Elle figure parmi les motifs les plus fréquemment attestés de tout le répertoire iconographique minoen.

Les fouilles du palais de Cnossos conduites par Sir Arthur Evans au début du XXe siècle ont mis au jour des salles entières dont les colonnes portaient des labrys gravées, soulignant leur centralité dans la vie rituelle palatiale. Evans lui-même interpréta ces espaces comme des lieux de culte dédiés à une grande déesse, hypothèse encore débattue mais dont l'influence a durablement marqué l'historiographie.

Un symbole exclusivement féminin et divin

Un fait archéologique retient l'attention des spécialistes : dans les représentations minoennes, la labrys n'accompagne jamais de divinités masculines. Elle est systématiquement associée à des figures féminines — prêtresses, déesses, ou ce que certains chercheurs nomment la « Maîtresse des animaux ». Des sceaux et des fresques montrent des femmes brandissant une labrys dans chaque main, dans des postures qui évoquent l'épiphanie divine. Cet ancrage exclusivement féminin dans l'iconographie minoenne nourrira, des millénaires plus tard, les réappropriations féministes du symbole.

La double hache était l'instrument principal du sacrifice du taureau sacré, animal central de la religion minoenne. Ce rite, attesté par plusieurs représentations, conférait à la labrys une dimension à la fois chtonienne et céleste : elle était l'outil du passage entre le monde humain et le divin.

La hache d'Arkalochori : un trésor unique

Parmi les découvertes archéologiques liées à la labrys, la hache d'Arkalochori tient une place à part. Mise au jour en 1934 par l'archéologue Spyridon Marinatos dans une grotte-sanctuaire au cœur de la Crète, elle date du XVIIe siècle avant notre ère. La grotte renfermait un trésor exceptionnel de plus de 500 objets votifs en bronze : épées, poignards, lances et plusieurs labrys de dimensions variées, déposées là comme offrandes à une divinité.

La hache d'Arkalochori se distingue par une inscription de quinze signes gravés sur la lame. Certains épigraphistes y reconnaissent des caractères du linéaire A, l'écriture minoenne non encore déchiffrée ; d'autres, comme Louis Godart, estiment qu'il s'agit d'une pseudo-inscription imitant l'écriture sans en constituer un véritable texte. Ce mystère ajoute à la fascination que l'objet exerce. Conservée au musée archéologique d'Héraklion, elle demeure l'une des labrys les mieux préservées de l'Antiquité.

La labrys et le labyrinthe : une étymologie disputée

L'une des hypothèses les plus séduisantes — et les plus débattues — de l'archéologie égéenne concerne le lien étymologique entre labrys et labyrinthe. Arthur Evans fut le premier à proposer que le mot « labyrinthe » dérivait de labrys, le palais de Cnossos pouvant alors se lire comme « la maison de la double hache ». Cette interprétation s'appuie sur la présence massive du symbole dans l'architecture palatiale et sur le radical labr- que partagent les deux mots.

Si cette étymologie reste plausible, elle n'est pas universellement acceptée. Certains linguistes préfèrent une origine pré-grecque indépendante pour le mot labyrinthe, sans lien direct avec l'objet. Quoi qu'il en soit, l'association entre la double hache, le palais labyrinthique et le mythe du Minotaure a forgé dans l'imaginaire collectif une image durable : celle d'un monde minoen mystérieux, gouverné par des prêtresses armées d'une hache sacrée, au fond d'un dédale de couloirs.

Diffusion dans le monde méditerranéen

La labrys ne reste pas confinée à la Crète. On la retrouve dans les cultures mycéniennes, en Anatolie lydienne (d'où proviendrait le nom selon Plutarque), dans certains contextes thraces et même dans les représentations des Amazones de la mythologie grecque. Ces guerrières légendaires, à qui l'on prêtait une origine scythe ou pontique, sont régulièrement figurées sur les vases attiques brandissant une labrys au combat. Le lien entre la double hache et un pouvoir féminin autonome, voire menaçant aux yeux du monde patriarcal grec, est ici explicitement mis en scène.

Dans le monde grec classique, la labrys perd progressivement son statut de symbole sacré premier pour devenir un motif décoratif ou une référence mythologique. Elle survit cependant dans des cultes locaux, notamment en Lydie et en Carie (actuelle Turquie occidentale), où des monnaies arborent la double hache jusqu'à l'époque hellénistique.

La réappropriation moderne : féminisme et identité lesbienne

C'est au tournant des années 1970 que la labrys connaît une renaissance symbolique inattendue. Les mouvements féministes radicaux et les groupes lesbiens séparatistes redécouvrent l'objet minoen et en font l'emblème du pouvoir féminin, de l'autonomie et de la résistance au patriarcat. L'image d'une civilisation ancienne où la double hache n'accompagnait que des déesses offrait une puissante contre-narration aux représentations dominantes de l'histoire.

La labrys s'impose alors dans les bijoux, les tattoos et les publications militantes comme signe de reconnaissance discret entre femmes partageant ces convictions. En 1999, le graphiste américain Sean Campbell crée un drapeau associant la labrys à un triangle noir inversé — symbole de mémoire des femmes persécutées sous le régime nazi — sur fond violet. Ce drapeau dit « drapeau labrys lesbien » est publié pour la première fois en juin 2000 dans le Gay and Lesbian Times de Palm Springs. Son histoire n'est pas sans ambiguïté : conçu par un homme, s'appuyant sur l'imagerie traumatique de la Shoah, et associé dans certains milieux à des courants excluant les femmes transgenres, il fait l'objet de débats persistants au sein même des communautés qui l'utilisent.

En 2026, la labrys continue d'occuper un espace symbolique chargé, oscillant entre référence archéologique, icône militante et objet de collection. Sa longévité symbolique — de Çatalhöyük aux réseaux sociaux contemporains — en fait un cas d'étude rare sur la façon dont un artefact peut traverser les âges en se rechargeant de sens nouveaux sans jamais perdre son noyau premier : l'association entre une lame double et un principe féminin puissant.

Questions fréquentes

Que signifie le mot « labrys » ?

Le mot « labrys » désigne une hache à double tranchant symétrique. Selon Plutarque, il s'agissait d'un terme lydien signifiant « hache ». Ce mot partage sa racine avec le mot « labyrinthe », bien que ce lien étymologique reste discuté par les linguistes.

Pourquoi la labrys est-elle associée au féminin dans la civilisation minoenne ?

Dans l'iconographie minoenne, la labrys n'accompagne jamais de divinités masculines : elle est systématiquement représentée aux mains de femmes — prêtresses ou déesses. Elle symbolisait l'autorité religieuse féminine et était l'instrument du sacrifice du taureau sacré, rituel central de la religion minoenne.

Quel est le lien entre la labrys et le labyrinthe ?

L'archéologue Arthur Evans a proposé que le mot « labyrinthe » dérivait de « labrys », le palais de Cnossos pouvant se traduire comme « la maison de la double hache ». Cette hypothèse reste plausible mais non définitivement établie. Elle a cependant profondément ancré l'association entre la labrys, le mythe du Minotaure et la civilisation minoenne.

Où peut-on voir des labrys authentiques aujourd'hui ?

La hache d'Arkalochori, l'un des spécimens les mieux conservés, est exposée au musée archéologique d'Héraklion en Crète. De nombreuses autres labrys en bronze, or ou pierre figurent dans les collections du même musée, ainsi que dans celles du musée national d'Athènes et de plusieurs musées européens ayant acquis des objets égéens au XIXe siècle.

Comment la labrys est-elle devenue un symbole lesbien ?

Dans les années 1970, les mouvements féministes radicaux ont redécouvert la labrys comme symbole d'un pouvoir féminin ancestral. Son association à une civilisation minoenne perçue comme matriarcale en a fait un emblème de l'autonomie lesbienne. En 1999, le graphiste Sean Campbell l'a intégrée dans un drapeau spécifique (sur fond violet avec un triangle noir inversé), publié en 2000 et depuis adopté — non sans controverses — par une partie de la communauté lesbienne internationale.

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