Poséidon et le cheval : origines d'une association mythologique
Dans le panthéon grec, Poséidon est avant tout connu comme dieu de la mer et des séismes. Pourtant, une troisième sphère d'influence, moins souvent citée, lui appartient pleinement : celle du cheval. Cette association n'est ni anecdotique ni tardive — elle est fondatrice. Poséidon est considéré dans de nombreuses traditions grecques comme le créateur du cheval, son protecteur divin et le patron des courses équestres. Comprendre pourquoi exige de remonter aux mythes de fondation, aux cultes locaux et aux origines mêmes des Grecs.
Poséidon Hippios : le dieu aux chevaux
Les Grecs de l'Antiquité ne laissaient aucun doute sur cette association : ils honoraient couramment Poséidon sous l'épiclèse Hippios, terme dérivé de hippos (cheval). Ce surnom lui était attribué dans de nombreuses cités, notamment en Arcadie, en Béotie et en Thessalie, régions réputées pour l'élevage équin. Mais Hippios n'était pas le seul épithète équestre du dieu. On lui connaît aussi Hippodemon (« maître des chevaux »), Hippodromios (« dieu de l'hippodrome »), Hippokourios (« soigneur de chevaux »), Hippegetes (« conducteur de chevaux ») ou encore Elates (« celui qui guide »). Cette prolifération de titres révèle l'étendue réelle de son domaine équestre dans la pratique cultuelle grecque.
En tant que Hippios, Poséidon était réputé avoir enseigné aux hommes l'art de maîtriser le cheval par le mors et la bride, et être à l'origine des premières courses hippiques. Les hippodromes grecs lui étaient fréquemment consacrés, et les courses de chars ou de cavaliers se déroulaient souvent en son honneur.
Le mythe de la création du cheval
Le récit le plus célèbre expliquant cette association est lié au concours qui opposa Poséidon à Athéna pour la souveraineté de la future Athènes. Chaque divinité devait offrir un présent aux habitants de l'Attique ; celui jugé le plus utile emporterait le patronage de la cité. Poséidon frappa le sol de son trident et en fit jaillir une source d'eau salée — certaines versions du mythe précisent qu'il fit surgir de la terre le premier cheval, nommé Skyphios dans certaines traditions. Athéna, elle, fit naître l'olivier, symbole de paix et de prospérité. Les dieux olympiens, réunis en jury, accordèrent la victoire à Athéna : la ville porta son nom. Mais le geste de Poséidon resta gravé dans la mémoire collective comme l'acte fondateur de la création du cheval.
D'autres traditions attribuent à Poséidon une paternité encore plus directe : il aurait modelé le premier cheval depuis l'écume des vagues ou depuis la terre elle-même, transmettant à cet animal une énergie à la fois marine et tellurique. Cette double nature — la puissance bouillonnante de l'océan et la force brutale des séismes — se retrouvait symboliquement dans le caractère imprévisible et fougueux du cheval sauvage.
Une connexion profonde : la force brute et l'indomptable
L'association de Poséidon au cheval n'est pas arbitraire : elle repose sur une cohérence symbolique profonde. Poséidon est un dieu de la puissance non maîtrisée, de la violence naturelle — tremblements de terre, tempêtes, raz-de-marée. Le cheval, dans la Grèce archaïque, représentait lui aussi une force à la fois indispensable et dangereuse, difficile à dompter. Les historiens Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant ont souligné que Poséidon incarne spécifiquement la puissance sauvage du cheval, son aspect ombrageux et irrépressible, par opposition à Athéna qui en représente le contrôle rationnel, la technique de l'équitation et la domestication.
Cette tension entre force brute (Poséidon) et maîtrise (Athéna) structure d'ailleurs leur rivalité mythologique. L'une offre l'outil de paix, l'autre la créature de guerre. La cité grecque, en choisissant l'olivier, affirme symboliquement la primauté de la civilisation sur la violence.
Les mythes équestres de Poséidon
Plusieurs récits mythologiques illustrent concrètement ce lien. Le plus frappant concerne la déesse Déméter : selon une tradition arcadienne, Poséidon la poursuivit alors qu'elle errait à la recherche de sa fille Perséphone. Pour lui échapper, Déméter se métamorphosa en jument. Poséidon prit alors la forme d'un étalon et s'unit à elle. De cette union naquit Arion, cheval divin réputé pour être le plus rapide du monde, aux crinières noires et aux pattes droites capables de courir sur la mer. Arion joue ensuite un rôle dans le cycle thébain, monté par le héros Adraste.
Poséidon est également considéré comme le père de Pégase, le célèbre cheval ailé. Pégase naquit du sang de Méduse décapitée par Persée — or Méduse avait été séduite par Poséidon dans un temple d'Athéna, ce qui provoqua la colère de cette dernière et la malédiction qui transforma Méduse en Gorgone. Pégase porte donc en lui le double héritage de la mer et du ciel, de la violence et de la beauté.
Dans l'art grec, Poséidon est régulièrement représenté sur un char tiré par des hippocampes, créatures hybrides mi-cheval mi-poisson, dont le nom même fusionne hippos et kampos (monstre marin). Ces êtres fantastiques symbolisent parfaitement l'union entre l'élément marin et la nature équine qui caractérise le dieu.
Une origine historique : les Indo-Européens et le cheval
Au-delà des mythes, les historiens proposent une explication d'ordre historique. La plupart des spécialistes s'accordent à reconnaître que Poséidon fut l'une des divinités introduites en Grèce par les premiers Hellènes, peuples indo-européens qui envahirent la péninsule vers 2000-1700 avant notre ère. Or ces peuples des steppes étaient précisément les premiers grands éleveurs et cavaliers de l'histoire eurasienne. Ils apportèrent le cheval avec eux en Grèce, animal jusqu'alors inconnu dans ces régions. Il est donc plausible que le dieu de ces envahisseurs — Poséidon — ait naturellement hérité du statut de maître des chevaux, en tant que divinité tutélaire des pratiques équestres que ces peuples introduisaient.
Cette hypothèse expliquerait pourquoi l'association Poséidon-cheval est plus ancienne et plus enracinée que son rôle de dieu marin, lequel aurait été acquis progressivement à mesure que les Grecs devinrent un peuple maritime.
Questions fréquentes
Pourquoi Poséidon est-il appelé Hippios ?
Hippios est une épiclèse grecque signifiant « du cheval ». Poséidon la porte car il était vénéré comme le créateur du cheval, le protecteur des courses équestres et le maître de la puissance sauvage de cet animal. Ce culte était particulièrement répandu en Arcadie et en Thessalie.
Poséidon a-t-il vraiment créé le cheval selon les Grecs ?
Oui, selon plusieurs traditions grecques. Le mythe le plus connu raconte que lors de son concours avec Athéna pour le patronage d'Athènes, Poséidon frappa la terre de son trident et en fit surgir le premier cheval. D'autres récits le décrivent comme le père de chevaux divins tels qu'Arion et Pégase.
Quel est le lien entre Poséidon, Déméter et le cheval Arion ?
Selon une tradition arcadienne, Poséidon poursuivit Déméter, qui s'était transformée en jument pour lui échapper. Il prit la forme d'un étalon et s'unit à elle. De cette union naquit Arion, cheval divin réputé pour être le plus rapide au monde, qui apparaît dans plusieurs récits héroïques grecs.
Quel est le rapport entre Poséidon et Pégase ?
Poséidon est considéré comme le père de Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque. Pégase naquit du sang de Méduse, décapitée par Persée. Méduse avait autrefois été séduite par Poséidon, ce qui avait provoqué la colère d'Athéna et la malédiction qui la transforma en Gorgone.
Poséidon est-il lié au cheval avant d'être dieu de la mer ?
Selon plusieurs historiens, oui. L'hypothèse indo-européenne suggère que Poséidon était à l'origine une divinité des peuples cavaliers venus des steppes qui colonisèrent la Grèce vers 2000 avant notre ère. Son rôle de dieu marin se serait développé ensuite, à mesure que les Grecs devinrent un peuple maritime.