Destitution de Mussolini en 1943 : comment le Duce a été renversé
Le 25 juillet 1943, Benito Mussolini, maître de l'Italie depuis plus de vingt ans, est renversé en l'espace de quelques heures. Sa chute résulte d'une double manœuvre : un vote de défiance au sein du Grand Conseil du fascisme, l'instance suprême du régime, suivi d'une arrestation ordonnée par le roi Victor-Emmanuel III. Cet événement, qui met fin à la dictature fasciste en Italie, survient dans un contexte de désastre militaire et de désillusion profonde au sein même des cercles dirigeants du régime.
Le contexte militaire et politique de l'été 1943
Au début de l'été 1943, l'Italie fasciste est au bord de l'effondrement. Les armées italiennes et allemandes ont été chassées d'Afrique du Nord en mai 1943. Le 10 juillet 1943, les forces alliées américaines et britanniques débarquent en Sicile (opération Husky) et progressent rapidement vers le nord de l'île. Les bombardements alliés frappent désormais le territoire métropolitain : Rome est bombardée le 19 juillet 1943, événement traumatisant pour la population italienne.
Sur le plan intérieur, le régime est miné par une crise de légitimité profonde. Les revers militaires successifs — Grèce, Afrique, Russie — ont épuisé le soutien populaire au fascisme. L'économie de guerre pèse lourdement sur les classes laborieuses, et une vague de grèves agite le nord industriel dès mars 1943. Au sein même du Parti national fasciste et de l'armée, des voix s'élèvent pour envisager un retrait de la guerre aux côtés de l'Allemagne nazie.
La conjuration autour de Dino Grandi
C'est dans ce contexte que se noue une conspiration impliquant deux pôles distincts mais convergents : un groupe de hiérarques fascistes dissidents d'une part, et le roi Victor-Emmanuel III et son entourage d'autre part.
La figure centrale de la conjuration interne au régime est Dino Grandi, ancien ministre de la Justice et président de la Chambre des faisceaux et des corporations. Juriste et diplomate de formation, Grandi juge la politique de guerre de Mussolini catastrophique et prépare un texte — qui sera appelé l'ordre du jour Grandi — destiné à être soumis au Grand Conseil du fascisme. Ce texte propose de restituer au roi les commandements militaires, en pratique pour contraindre Mussolini à abandonner le pouvoir.
Grandi ralliera à sa cause plusieurs membres influents du Grand Conseil : Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini et ancien ministre des Affaires étrangères, le maréchal Emilio De Bono, ainsi que d'autres hiérarques qui ont perdu confiance en la direction du Duce. De son côté, Victor-Emmanuel III, roi d'Italie, suit attentivement l'évolution de la situation et se prépare à agir si une ouverture politique se présente.
La nuit du Grand Conseil : 24-25 juillet 1943
Le 24 juillet 1943 au soir, le Grand Conseil du fascisme se réunit pour la première fois depuis le début de la guerre, au Palazzo Venezia à Rome. La séance commence vers dix heures du soir et se prolonge toute la nuit. Les vingt-huit membres présents débattent dans une atmosphère tendue de la situation militaire et de la conduite de la guerre.
Mussolini, qui a sous-estimé la détermination de ses adversaires internes, défend sa politique sans parvenir à convaincre. Dino Grandi présente son ordre du jour, qui exige le retour au roi de la suprême direction des forces armées et la restauration des prérogatives constitutionnelles de la monarchie. Le texte, habilement rédigé, ne demande pas formellement la démission de Mussolini, mais sa mise en œuvre y conduit de facto.
Au terme d'une nuit de délibérations acharnées, le vote a lieu aux premières heures du 25 juillet 1943, vers deux heures du matin : dix-neuf membres votent pour l'ordre du jour Grandi, huit contre, un s'abstient. Le vote de Galeazzo Ciano — fils adoptif du régime autant que gendre du Duce — frappe les esprits : même l'entourage familial se retourne contre Mussolini. Sur le plan juridique, le vote du Grand Conseil n'a pourtant aucune valeur contraignante : dans le cadre de la monarchie constitutionnelle italienne, le président du Conseil est nommé et révoqué par le seul roi.
L'entrevue avec le roi et l'arrestation
Dans l'après-midi du 25 juillet, Mussolini se rend à la Villa Savoia, résidence romaine du roi, pour rendre compte de la situation. L'entrevue est brève et décisive. Victor-Emmanuel III informe Mussolini qu'il est désormais « l'homme le plus haï d'Italie » et qu'il a décidé de confier la présidence du Conseil au maréchal Pietro Badoglio. Mussolini, visiblement décontenancé, sort de la villa en croyant encore disposer d'une certaine liberté de mouvement.
Dès qu'il franchit le portail, il est interpellé par des carabiniers et conduit vers une ambulance militaire. Il comprend progressivement — non sans désarroi — qu'il n'est pas escorté pour sa protection, mais bel et bien arrêté. Transféré d'abord dans une caserne des carabiniers à Rome, il est rapidement déplacé hors de la capitale pour des raisons de sécurité.
Le gouvernement Badoglio, constitué le soir même, dissout le Parti national fasciste quelques jours plus tard et maintient officiellement l'alliance avec l'Allemagne nazie, cherchant à gagner du temps pour négocier secrètement avec les Alliés.
La captivité de Mussolini et ses multiples transferts
Les nouvelles autorités prennent soin de déplacer régulièrement leur prisonnier pour éviter toute tentative de libération. Après la caserne des carabiniers à Rome, Mussolini est conduit à Gaeta, puis sur l'île de Ponza en mer Tyrrhénienne, avant d'être transféré sur l'île de La Maddalena au large de la Sardaigne. Fin août, il est finalement acheminé vers l'hôtel Campo Imperatore, situé dans le massif du Gran Sasso, dans les Apennins abruzzais, à une altitude de 2 000 mètres, réputé difficile d'accès.
L'opération Gran Sasso et la libération par les Allemands
Adolf Hitler, qui apprend l'arrestation de Mussolini avec stupeur, ordonne immédiatement une opération de libération. Il confie la mission au général Kurt Student, commandant des troupes aéroportées allemandes, et au colonel Otto Skorzeny, spécialiste des opérations spéciales SS. L'opération est baptisée Unternehmen Eiche (opération Chêne).
Le 12 septembre 1943 — soit trois jours après que le gouvernement Badoglio a signé l'armistice avec les Alliés le 8 septembre — des planeurs allemands transportant des commandos atterrissent sur le plateau rocheux près de l'hôtel. L'opération se déroule sans combat : les gardes italiens, pris de court et démoralisés par l'annonce de l'armistice, ne résistent pas. Mussolini est embarqué dans un petit avion de liaison Fieseler Storch et emporté vers la liberté.
Les conséquences : la République de Salò
Transféré d'abord en Allemagne où il est reçu par Hitler, Mussolini est réinstallé à la tête d'un État fantoche dans le nord de l'Italie encore sous contrôle allemand : la République sociale italienne, communément appelée République de Salò d'après la localité lombarde où sont installés plusieurs de ses ministères. Ce régime, entièrement dépendant de la puissance d'occupation nazie, n'a guère de réalité politique autonome. C'est dans ce cadre que Mussolini fait juger et exécuter plusieurs des hiérarques qui avaient voté sa destitution en juillet 1943, dont Galeazzo Ciano, fusillé à Vérone en janvier 1944.
La République de Salò durera jusqu'à la fin de la guerre en Europe. Le 28 avril 1945, Mussolini, capturé par des partisans communistes alors qu'il tentait de fuir vers la Suisse, est exécuté à Giulino di Mezzegra. Son corps est ensuite exposé à Milan, pendu par les pieds place Loreto.
Questions fréquentes
Qui a organisé la destitution de Mussolini en 1943 ?
La destitution résulte d'une double manœuvre. À l'intérieur du régime, Dino Grandi — ancien ministre et président de la Chambre — a fédéré un groupe de hiérarques mécontents et rédigé l'ordre du jour voté au Grand Conseil. En parallèle, le roi Victor-Emmanuel III attendait cette ouverture pour agir : c'est lui qui a légalement révoqué Mussolini et ordonné son arrestation le 25 juillet 1943.
Le vote du Grand Conseil avait-il une valeur légale ?
Non. Dans la monarchie constitutionnelle italienne, le président du Conseil était nommé et révoqué exclusivement par le roi. Le vote du Grand Conseil du fascisme n'avait donc aucune force contraignante en droit. Il a néanmoins fourni une légitimité politique à l'action de Victor-Emmanuel III et isolé Mussolini au sein de son propre régime.
Pourquoi Mussolini a-t-il été libéré par les Allemands en septembre 1943 ?
Hitler refusait d'accepter la mise hors jeu d'un allié fondamental et craignait qu'un Mussolini captif soit livré aux Alliés avec des informations stratégiques. Il ordonna l'opération Chêne (Unternehmen Eiche), menée le 12 septembre 1943 par des commandos allemands sous la direction d'Otto Skorzeny, qui libérèrent Mussolini de l'hôtel Campo Imperatore sur le massif du Gran Sasso.
Qu'est-il arrivé aux hiérarques qui avaient voté contre Mussolini ?
Plusieurs d'entre eux furent jugés par le tribunal spécial de la République de Salò lors du procès de Vérone (janvier 1944). Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini et ancien ministre des Affaires étrangères, ainsi qu'Emilio De Bono et d'autres furent condamnés à mort et fusillés le 11 janvier 1944. D'autres, comme Dino Grandi, avaient réussi à fuir à l'étranger avant leur arrestation.
Quelle différence entre la destitution de Mussolini et la fin du fascisme en Italie ?
La destitution du 25 juillet 1943 met fin au gouvernement personnel de Mussolini et entraîne la dissolution du Parti national fasciste en Italie du Sud et du Centre. Mais le fascisme se maintient dans le nord de l'Italie sous la forme de la République sociale italienne jusqu'en avril-mai 1945, date de la libération totale du pays et de l'exécution de Mussolini.